Élio Jaillet, le pasteur métalleux
Cela pique souvent la curiosité de ses interlocutrices et interlocuteurs. Nous aussi, ça nous a intrigués. Et c’est exactement pour ça qu’on a voulu rencontrer Elio Jaillet et l’immortaliser entre les murs de l’église de Nyon, dont il s’est éloigné récemment pour rejoindre la paroisse de Vufflensle-Château.
Lui, ça le fait surtout «marrer» que sa double casquette de pasteur et de fan de metal intrigue autant. Habitué à ces réactions, il se plie d’ailleurs de bonne grâce aux desiderata de notre photographe, qui ne se gêne pas pour jouer sur les clichés au moment de le faire poser. Sans doute aimerait-on bien classer cet enfant de SaintCergue, né un beau jour de 1992 dans une grande famille de théologiens, au sein d’une catégorie bien définie. Et au milieu de tout ça, cette histoire de gros rock qui tache paraît dissonante.
Sauf que chez les Jaillet, on ne se laisse pas facilement ranger dans une case. Ses premiers accords de metal, c’est Ira, sa maman pasteure, qui les lui a fait découvrir. «On écoutait du Linkin Park et du Metallica», se souvient-il. Certes, c’était «plutôt des ballades», mais ça a posé les bases.
Au Gymnase de Nyon, Elio rencontre un pote, puis deux, puis trois, qui partagent la même passion que lui. Il rejoint alors le groupe Insecure. Débaptisée deux fois, la formation porte aujourd’hui le nom de The Unphased Project. Un projet inclassable, là aussi, qui n’est plus pensé pour la scène mais pour la Toile, sur laquelle le quatuor publie trois à quatre compos par an. «Un peu touche-à-tout», notre trentenaire officie surtout derrière le clavier, héritage de ses années passées au sein du groupe de jeunes protestants de Gland. «Si je n’avais pas fait un peu de piano et de guitare avec eux, je ne suis pas sûr que j’aurais eu l’impulsion pour la suite, glisse-t-il. L’Eglise m’a permis d’être créatif.»
Cœur à chœur
Avec une main sur une partition et l’autre sur une bible, on aurait tôt fait de l’imaginer féru de metal chrétien. Sauf que, une fois encore, ça aurait été beaucoup trop évident. Le genre ne lui «parle pas plus que ça. J’ai toujours trouvé qu’il y avait quelque chose d’un peu forcé et de très frontal: on prend le lexique de la foi chrétienne et on le remplit de musique.»
Quand Elio Jaillet et ses aco lytes investissent le temple de Luins pour tourner un clip, c’est bien plus subtil que ça. Dans une vidéo captée il y a quatre ans, on découvre notre pasteur drapé dans sa longue robe noire, au cœur d’un édifice vide. Boudé par tous les paroissiens un jour de culte, il semble abandonné à son sort. Jusqu’à l’apparition soudaine d’un groupe de metal, qui le happe tout entier avec ses accords.
«Quand on prêche le dimanche matin, on est un peu amené à jouer un certain rôle, explique-t-il. Le clip insiste sur une forme d’hypocrisie sociale. Mais il ne le fait pas de manière provocatrice. Ce qu’on a fait est assez innocent, je crois.»
Ecclésiastique le jour et métalleux le soir, il est sans doute le mieux placé pour évoquer ce décalage entre deux univers qui semblent inconciliables. Mais le sont-ils vraiment? «Personnellement, je ne le vis pas forcément comme une tension insupportable, mais je m’interroge. Pourquoi ma culture ne se retrouve-telle pas dans ce que je fais le dimanche matin? Ce serait tout un travail de dialogue de les faire se rencontrer.»
D’un monde à l’autre
N’allez pas imaginer pour autant qu’il rêve de diffuser du metal lors des offices domi nicaux pour la simple beauté du geste. «Il faudrait qu’il y ait du sens, et actuellement je ne vois pas pourquoi je le ferais. Il y a quand même un rite et une culture auxquels on se conforme dans ces moments-là.»
S’il devait bâtir des ponts entre ces deux mondes, ce serait davantage en participant à la production de musique en lien avec la foi, en sollicitant des gens de son milieu. Ou en organisant des concerts d’été dans le jardin de la cure de Vufflens-le-Château, où il s’est installé récemment avec son épouse, Céline, théologienne elle aussi, et leurs deux bambins.
«J’aimerais faire en sorte que la musique devienne un lieu de rencontre. A la base, l’église, c’est un espace de rencontre. Je n’ai pas seulement envie d’être un maître de cérémonie, mais aussi de créer des interfaces.» Définitivement inclassable, notre pasteur.
Texte et interview par Caroline Gebhard, journal La Côte du 19.06.25
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