Les ministres de la paroisse partagent leur prédication

Les ministres déposent régulièrement leurs prédications sur le site de la paroisse afin de permettre aux personnes qui le désirent de retrouver l’essentiel de la prédication du dimanche.

La prédication depuis le lutrin ou la chaire ne se réduit pas à la lecture d’un texte. En effet, le prédicateur prend toujours des libertés face à son texte écrit, parce qu’il a devant lui une assemblée avec laquelle il entre en interaction au fur et à mesure que se vit la prédication.

Nous vous souhaitons une agréable lecture et n'hésitez pas à prendre contact avec la prédicatrice ou le prédicateur du jour.

Lecture : Psaumes 37,3-6 ; Évangile selon Luc 10,38-42

 « Fais de l’Éternel tes délices… » David écrit cela alors qu’il a connu tant d’épreuves. Étant en fuite, face l’injustice, la menace, il aurait pu choisir la vengeance, la réussite ou la reconnaissance comme délices. Mais il déclare : « Fais de l’Éternel tes délices… »

Pourquoi ? 

Peut-être parce que ce qui fait notre délice gouverne notre vie. Si Dieu est notre délice, alors il devient notre stabilité et la paix de notre cœur.

Ce n’est pas l’abondance qui fait le festin, mais la présence du Seigneur. 

Le Royaume prend saveur dans le partage et l’unité, là où, dès maintenant, nous nous rassemblons en son Nom.

Jésus a choisi la table pour nous révéler un mystère. Comme la nourriture nourrit le corps sans que nous en voyions l’œuvre, la présence du christ nourrit notre être intérieur. Nous en percevons les fruits comme des saveurs — paix, joie ou désir de Sa présence dans nos vies.

Lui le pain descendu du ciel nous rejoint et nous invite à le manger ! 

Le pain, par sa nature peut se mêler à tout. Jésus-Christ nous invite à ne pas l’écarter le de nos chemins de vie. 

Il se donne comme nourriture et vient rejoindre chacun de nous personnellement. Le Royaume devient alors une réalité à goûter, un état d’être.

Ainsi, à travers le pain, nous sommes invités à vivre de la vie du Christ, portés par l’amour de Dieu, dans l’espérance d’une vie déjà offerte et partagée avec tous.

Frères et sœurs, amis et famille,

Nous redécouvrons aujourd’hui une scène que seul l’évangéliste Luc nous rapporte : Jésus entre dans un village, Marthe l’accueille dans sa maison, et Marie, sa sœur, s’assoit à ses pieds pour écouter sa parole.

On a souvent opposé ces deux figures : Marthe, la servante active, et Marie, la contemplative silencieuse, comme s’il fallait choisir entre agir ou recevoir.
Et si ce texte ne nous demandait pas de choisir ?

Marthe est debout, elle sert. Cela rend l’engagement réel et concret.

Cependant, Marthe se sent seule, débordée, peut-être incomprise. Ce qui me touche, c’est qu’elle ose le dire. Elle ne se replie pas sur elle-même : elle s’adresse au Seigneur. Elle lui confie ce qui la traverse. Quelle sagesse.
Comme si, dans son désir de bien faire, elle s’était peu à peu éloignée de la paix.

La réponse de Jésus met en lumière un détail : ce n’est pas son service qui est en cause. Cela suppose donc quelque chose qui n’a rien d’extérieur à Marthe.

Jésus ne lui demande pas d’arrêter de servir. Il vient plutôt révéler ce qui se passe en elle : une inquiétude, une agitation intérieure.

Marie, elle, est assise aux pieds de Jésus. Dans la culture de l’époque, c’est la place du disciple. Elle reconnaît son besoin de recevoir.

Ce qui m’a touchée aussi dans ce texte, c’est que Marie ne se justifie pas, elle ne se défend pas. Elle est simplement là, présente, disponible. Elle choisit de s’arrêter, de faire silence, d’écouter.

Dans une situation qui pourrait valoriser le mouvement, elle ose l’arrêt. Dans une situation où elle pourrait déborder de parole, elle choisit de se taire et d’écouter.
Dans une situation qui pourrait exiger un mode d’action, elle choisit d’accueillir la présence.

Elle ne fuit pas l’action : elle prend le temps de se laisser nourrir.

Et si Marthe et Marie représentaient plutôt deux dimensions, deux saisons d’une même vie ?

Peut-être que c’est là que ce texte nous rejoint profondément. Car nous connaissons tous, à différents moments, ces deux réalités en nous. Il y a des saisons où nous sommes appelés à agir, à nous lever, à servir, et d’autres où nous avons profondément besoin de nous asseoir, de reprendre souffle, de nous laisser renouveler.

La fatigue, l’agitation, voire la frustration, naissent peut-être d’un certain déséquilibre.
Il peut arriver que nous continuions d’agir alors que notre cœur, lui, a besoin d’être nourri.

« Seigneur, cela ne te fait-il rien ? »
Par cette parole, Jésus rejoint Marthe, debout dans son élan, parce qu’elle s’est adressée à lui malgré sa posture active.

Cette parole de Marthe résonne encore aujourd’hui.
Elle peut devenir la nôtre : lorsque nous nous épuisons, lorsque nous avons le sentiment de porter seuls, lorsque l’intérieur ne suit plus l’extérieur.

Et si, au lieu de juger, nous choisissions la compassion ?
La compassion pour nous-mêmes et pour notre prochain ?

Nous entendons dans la réponse de Jésus une invitation douce : revenir à l’essentiel.
« Une seule chose est nécessaire. »

Dans notre monde qui va si vite — où tout s’accélère, où les sollicitations sont constantes, où nous cherchons à répondre à tout — oui, beaucoup de choses sont importantes. Mais à quel prix ?

Cette parole vient comme un appel à discerner ce qui est vraiment essentiel, ce qui nourrit réellement notre cœur.

Prendre le temps de s’asseoir, de faire silence, d’écouter, n’est pas une perte de temps. C’est un investissement profondément fécond.
C’est dans ces moments que quelque chose se dépose en nous, souvent de manière invisible, mais réelle, comme une nourriture qui agit en profondeur.

Lorsque le cœur est nourri, alors l’action change véritablement de goût.

Nous pouvons servir sans nous perdre, agir sans nous agiter, donner sans nous épuiser.
Il y a une paix qui se donne et demeure, même au cœur des grandes œuvres.

Autrement, peu à peu, s’installent la comparaison, la tension, la frustration.

Jésus, dans ce texte, ne choisit pas entre Marthe et Marie. Il aime les deux. Il appelle Marthe par son nom, deux fois : « Marthe, Marthe… », signe d’une profonde tendresse.
Il accueille Marie sans la juger. L’amour de Jésus est évident pour les deux.

Cela signifie que, pour chacun de nous, il y a place pour ces deux dimensions dans notre vie.

Cela éclaire aussi notre manière de vivre la foi aujourd’hui. Nous pourrions croire qu’elle se mesure à ce que nous faisons, à notre engagement, à notre activité.
Mais Jésus nous rappelle qu’elle commence par une relation, par une écoute, par une présence à l’autre.

Cela me fait penser aussi au mystère de la résurrection. Dans les Évangiles, le Christ ressuscité ne se révèle pas de manière uniforme. Il se manifeste dans des contextes différents : à Marie de Magdala près du tombeau, aux disciples dans une pièce fermée, à Thomas à qui il propose de le toucher, à d’autres disciples sur la route d’Emmaüs, au bord du lac de Tibériade.

Chaque rencontre est unique, personnelle.

Comme si le Seigneur venait rejoindre chacune et chacun là où il en est, dans son histoire, dans son attente, dans son chemin.

La résurrection n’est pas seulement un événement à croire, c’est une réalité à vivre pleinement dans tout ce que nous expérimentons.

Oui, il y a des résurrections en toute situation, dans une relation vivante avec le Christ.

Alors la question devient simple, mais essentielle : sommes-nous disponibles pour cette rencontre ?
Sommes-nous prêts, parfois, à nous arrêter pour écouter ? À faire de la place en nous pour accueillir sa présence ? À revenir à cette « seule chose nécessaire » ?

Peut-être sommes-nous aujourd’hui davantage du côté de Marthe : actifs, engagés, mais fatigués intérieurement. Peut-être avons-nous besoin d’entendre cette invitation à revenir à la source.

Ou peut-être sommes-nous appelés à nous lever, après un temps d’écoute, pour entrer dans un service renouvelé.

Dans tous les cas, le Seigneur nous rejoint là où nous sommes. Il ne nous demande pas d’être parfaits, mais disponibles :
disponibles pour recevoir, disponibles pour agir, disponibles pour demeurer en lui.

Alors oui, il y a un temps pour s’asseoir aux pieds du Maître, et un temps pour se lever et servir.
Mais la vraie question n’est pas : « Suis-je actif ou contemplatif ? »
La vraie question est : « Est-ce que je me laisse suffisamment nourrir pour vivre et agir dans la paix ? »

Frères et sœurs, restons en éveil. Apprenons à reconnaître ces saisons en nous.
Accueillons aussi nos limites sans culpabilité.

Et avançons avec cette confiance : le Seigneur marche avec chacun de nous, en tout temps. Il nous précède, il nous accompagne, il nous nourrit, pour que, dans tout ce que nous vivons, nous puissions garder un cœur paisible et joyeux, enraciné dans sa présence.

Ainsi, il semblerait que nous nous tenions à la croisée de trois réalités : le corps, enraciné dans ses besoins ; l’âme, en quête de lien et de relation ; et l’esprit, plus insaisissable, aspirant vers un royaume qui est sa source.

Comme le dit David : « Fais de l’Éternel tes délices, et il te donnera ce que ton cœur désire. »

Si le corps demande à être nourri et l’âme à être reliée, l’esprit, lui, trouve sa véritable joie en se délectant de l’essentiel : Dieu, son Créateur.

J’aime penser que Marthe et Marie ne s’opposent pas : elles révèlent en chacun de nous l’appel à recevoir et à servir, tout en demeurant dans la grâce qui découle de l’amour inconditionnel de Dieu pour chacun de nous.

Amen

Lectures : Actes 2,29-36 ; 1 Pierre 3,18-22 ; Jean 20,24-29

Une histoire d’incrédulité

 « Bienheureux celles et ceux qui ont cru sans avoir vu ». On peut croire sans avoir expérimenté, sans avoir vu, sans avoir de preuves – on peut croire, et c’est même mieux de croire ainsi. Un plaidoyer pour une foi aveugle ? Essayons d’approfondir cela.

« Voir »

Dans l’évangile selon Jean, « voir » est toute une thématique à soi. En effet, il y a régulièrement des choses à « voir » dans le ministère de Jésus : il change de l’eau en vin, il fait des guérison, il multiple des poissons et des pains, il enseigne de manière provocante, il semble omniscient, etc. 

Jésus est un peu un animal de foire : on veut le voir Lui et on veut voir ce qu’il fait. Il fascine, il attire. 

Mais il y a un jeu de malentendu autour du fait de « voir ». Voir quelque chose ne signifie pas tout de suite que l’on comprenne de quoi il s’agit. Voir Jésus, ou ses miracles ne signifie pas encore que l’on comprenne tout de suite qui il est et quel est le sens des choses qu’il fait. 

Ainsi, voir Jésus et ses miracles c’est d’abord être confronté à une question : qui est-il et que fait-il ? Quelle est son identité profonde et quel est le sens de sa mission, ou simplement de son existence, ici sur terre ?

Des questions qui restent

En fait l’évangile part du principe que le lecteur ou la lectrice a pour sa part une vague idée de quoi il s’agit : d’une manière ou d’une autre, les lecteurs de l’évangile reconnaissent Jésus comme « Fils de Dieu » ou « Seigneur », et il est attendu des lecteurs, qu’eux aussi disent de lui qu’il est venu apporter le Salut de Dieu, la victoire finale de la Lumière sur les Ténèbres. Ou quelque chose du genre.

Donc, en principe, les lecteurs en savent toujours un peu plus sur Jésus que les personnages du récit. Certains d’entre eux arrivent progressivement à cette connaissance. Pour d’autres ça prend du temps, d’autres y arrivent plus rapidement. D’autres encore n’y arrivent jamais.

Mais même si les lecteurs et lectrices en savent toujours un peu plus que les personnages du récit, eux aussi, sont confrontés à cette question de l’identité de Jésus et du sens de sa mission.

Et c’est normal : parce que cette identité et cette mission concernent leur propre existence. 

Ils sont celles et ceux qui poursuivent cette mission, maintenant que Jésus est « remonté auprès du Père ». Ils sont celles et eux qui, à la suite de Pierre, lors de la Pentecôte, témoignent de la résurrection du Crucifié. Et ils héritent de cette même identité d’enfants de Dieu, celle qu’affirme Jésus dans le lien qui l’unit à celui qu’il appelle son « Père ». 

Thomas est une figure qui fait le lien avec les lecteurs et les lectrices de l’Évangile : comme eux, il ne fait pas partie des premiers témoins de la résurrection – sept jours s’écoulent entre les deux rencontres. Symboliquement : le temps d’une création tout entière ! Il vient pour ainsi dire dans un second temps – après les femmes, après le cercle des disciples, après les premiers témoins. 

On pourrait d’une certaine manière le comparer à Paul, qui lui aussi rencontre le ressuscité bien après les premières apparitions.

Et donc : avec Thomas, les lecteurs sont aussi confrontés à la question de leur foi. Et donc aussi de la compréhension de ce que nous pouvons voir quand nous voyons Jésus – particulièrement lorsqu’il est question de la résurrection. 

« Croire »

Dans les récits de l’évangile, il y a des moments de déclics, lorsque les personnages font des confessions de foi, lorsqu’ils reconnaissent Jésus comme le Messie, le Seigneur, le Fils de Dieu ou encore comme Dieu lui-même.

Mais croire ne se limite pas à une reconnaissance formelle : croire ce n’est pas donner la bonne réponse à une interro surprise. 

« Croire » signifie s’attacher à Jésus, à sa manière de vivre. Il y a dans le fait de « croire » l’idée d’un mûrissement, d’un chemin, d’une découverte de ce que ce chemin signifie pour nous, de manière singulière. D’ailleurs, la confession de foi n’est parfois qu’une étape d’un chemin plus long, avec des rebondissements. 

Il y a cet épisode cocasse du début de l’évangile, lorsque Jésus rencontre ses premiers disciples : ici le personnage au centre, c’est Nathanaël. Au début cela semble mal parti pour lui – il est plutôt sceptique face à l’enthousiasme de ses amis pour Jésus. Mais il suffit que Jésus dise qu’il l’a vu sous un figuier, pour que Nathanaël le reconnaisse comme Fils de Dieu et Roi d’Israël. Donc : il croit. Mais Jésus répond : « Parce que je t’ai dit que je t’ai vu sous le figuier, tu crois ? Tu verras des choses plus grandes encore ! » (Jean 1,50)

Ici il y en a un qui croit – alors qu’il ne s’est encore rien passé à proprement parler ! Donc, comme le fait de « voir » peut poser question, le fait de « croire » le fait aussi ! À nouveau : croire est une question de maturation continue.

La chose la plus grande qu’il y a à « voir » dans l’évangile selon Jean, c'est la crucifixion. La mise à mort de Jésus sur la croix. Et toute la question est bien la suivante : qu’est-ce que je vois quand je vois la crucifixion ? Et qu’est-ce que je crois quand je suis confronté à cette vision ? 

« Voir » la croix c’est toujours plus que simplement la regarder de ses yeux, comme on peut regarder un crucifix. « Voir » la croix, c’est percevoir la passion du Christ, le chemin de souffrance. Et la « croire » c’est s’attacher à marcher sur ce chemin balisé par la croix – c’est adopter une manière de vivre où la croix est présente à l’horizon.

C’est d’ailleurs là toute la thématique du baptême : l’entrée confiante un chemin menaçant (l’entrée dans les eaux, qui symbolisent le retour au chaos, l’entrée dans la mort), avec la confiance qu’au bout du chemin, je me tiens debout devant Dieu – comme cela a été le cas pour Jésus lui-même.

« Bienheureux ceux qui ont cru sans avoir vu »

J’en arrive – enfin – aux exigences de Thomas. Il se situe pour ainsi dire à l’opposé de Nathanaël : Nathanaël devait encore voir des choses. Thomas lui a bel et bien vu la crucifixion, la mort de Jésus.

« Je ne croirai pas si je n’ai pas touché la marque des clous et mis la main dans son flanc ». Jésus a spontanément montré ses blessures aux disciples lorsqu’il les rencontre – c’est bien lui, celui qui a traversé cette violence, qui se montre à eux, maintenant. Ce n’est pas un artifice.

Mais Thomas n’était pas là lorsqu’il s’est montré. Et lui aussi veut voir le Crucifié, le rencontrer sans artifice. Mais sait-il ce qu’il demande ? Car peut-on voir le Crucifié autrement qu’en se situant avec Lui sur le Calvaire ? La seule manière de recevoir la preuve que Thomas semble demander serait de passer encore une fois par la Croix – au point de la vivre dans sa propre chair. Car le Christ lui-même est maintenant assis à la droite du Père. 

Or, l’Évangile est clair sur ce point : si le Christ passe par ce chemin, ce n’est pas pour que ses disciples l’empruntent à nouveau, comme lui. Ils auront leur propre chemin à l’ombre de la croix – mais ils n’auront pas à prendre la place de l’agneau.

« Bienheureux celles et ceux qui ont cru sans avoir vu ». Cette phrase est peut-être moins un appel à la foi aveugle, qu’une parole de grâce : entrer dans la foi ne suppose d’avoir tout vu, donc d’avoir aussi tout subit. L’entrée dans la foi peut être autre – avec en même temps l’espérance que le Christ répondra à la demande de celui qui le recherche. 

Amen

Elio Jaillet

Lectures : Psaume 100 ; Jean 16,16-22 et 20,1-23

La joie : un point de repère fondamental pour la foi

S’il y a une chose que j’aimerais que vous reteniez aujourd’hui c’est la suivante : Dieu vous appelle à faire de la place pour la joie dans votre vie, à la cultiver, à être attentifs aux moments où elle pointe le bout de son nez. 

Oui, ne méprisez pas la joie, prenez-la au sérieux – sans vous prendre vous-mêmes trop au sérieux ! — Faîtes-lui de la place, priorisez-la.

Et je ne parle pas ici d’une joie mentale, intellectuelle – détachée, abstraite. Je parle d’une joie qui sait être paisible, comme elle sait être exubérante, débordante, colorée et un peu bruyante. 

Il y a évidemment la joie intérieure, « profonde » –  celle-là, on l’aime beaucoup, la joie « profonde », chez les protestants – la joie tranquille que l’on peut éprouver le matin en regardant le lever du soleil sur le lac, face au travail bien fait, où lorsque l’on a l’impression que les choses sont en ordre.

Mais il y a aussi la joie un peu survoltée, la joie des jours de fête, lorsque l’on rit à gorge déployée, quand on ne pense plus au regard des autres, mais qu’on se laisse juste porter par les bouffées qui nous prennent – cette joie un peu contagieuse des enfants qui s’entraînent mutuellement dans leurs frasques.

Bref : Dieu ne souhaite ni ne veut une vie triste, terne, grise et morne – une vie sans joie. Dieu veut une vie pleine de joie, qui peut être tant celle d’un chant de Taizé, que celle d’un jour de carnaval – ou d’abbaye !

Oui, il faut insister sur la joie : elle est le point de repère de notre vie à la suite du Christ. Elle est le signe de sa vie, bien vivante, parmi nous et avec nous – alors même que lui reste absent.

Il y a en effet un risque dans la vie chrétienne : celle de se prendre terriblement au sérieux. Justement, parce que le Christ est absent, c’est à nous que revient la tâche de vivre la vie apportée par Jésus, et de continuer à l’annoncer, à la faire rayonner dans le monde, à inventer des manières de lui rendre témoignage.

Face à cette tâche, il y aurait effectivement d’autres candidats que la joie : la certitude aveugle, l’engagement résigne ou encore la folie de la fuite en avant. Ce n’est dans tous les cas pas le choix de Dieu pour nous ni celui du Christ.

Donc oui, il faut revenir à la joie – et je veux donner quelques précisions.

La joie ne se marchande pas

Pourquoi est-ce que je dis ça ? Parce que notre expérience de la joie est aujourd’hui fondamentalement parasitée par un système économique qui souhaite d’abord faire croître un capital, plutôt que de faire grandir la joie. C’est notamment lié au fait que la satisfaction du plaisir fait partie des mécanismes qu’investit ce système, notamment via la publicité, mais aussi par les microgratifications constantes.

Pourtant, il y a un lien entre la joie et le plaisir : c’est absolument évident – et le plaisir fait partie de la joie de Dieu. 

Du point de vue biologique, la joie est liée au bien-être, ou encore au sentiment d’accomplissement. La sensation agréable que l’on a à manger, lire un roman, boire un bon vin, faire l’amour, etc. Or, il y a aujourd’hui un mouvement général à utiliser notre plaisir comme levier pour accéder à nos ressources.

Donc c’est pour cela que je précise cela ici : la joie, ça ne se marchande pas – la joie de Dieu ne relève pas d’une transaction. Elle est un don gratuit, le plaisir libéré de son instrumentalisation par le flux économique. Si la joie se partage, elle ne s’achète pas. 

Dans le même registre, il faut préciser que la joie, ça ne se commande pas – « Soyez toujours joyeux ! » (1 Th 5,16) nous dit Paul. C’est à entendre comme orientation de fond, pas comme un nouveau commandement : autrement, c'est un couvercle que l’on met sur la marmite des émotions.

Non : Jésus nous invite à un autre rapport à la joie, un rapport un peu particulier. Il nous propose la joie comme un mystère à approfondir : une part de nous, de notre expérience, dans laquelle Dieu approfondit sa présence, tout en nous invitant à le suivre dans cet approfondissement.

La joie est un mystère à approfondir

La joie dont parle Jésus est une joie qui, dans son approfondissement, fait face à tout ce qui la nie : la peur, la tristesse, la solitude, l’absence, le rejet, la souffrance, la mort.

C’est bien de ça que parle Jésus face aux disciples : sous peu, vous ne me verrez plus, et un peu après, vous me verrez « encore » ou « à nouveau ». Cet espace entre le « plus » et « à nouveau » indique au départ une rupture. Il y a un trou. Un moment d’absence – de mort. Quelque chose qui, pour un temps, était là n’est plus là. Et la promesse, c'est que ça reviendra : mais différemment. Parce qu’il y aura eu le passage de cet écart.

Jésus est vivant – et avec sa vie, c’est bien la joie qui affirme sa présence indéracinable dans ce monde. Oui, Jésus est allé dans la mort – l’endroit où il n’y a plus aucune joie possible. Et il est vivant – à partir de là, la joie ne pourra plus jamais être retirée – même si pour un temps, nous ne la percevons plus.

Il y a la traversée de cet espace d’absence, de ce moment où la source de la joie échappe à toute saisie, où l’on se demande où elle se trouve, se cache. Jésus dit se trouver auprès du Père : la belle affaire. Et nous, alors ?

Eh bien, c’est une partie de l’enjeu de cette traversée – et de Pâques ! Lorsque Marie rencontre le ressuscité et qu’elle le reconnaît, elle ne peut le retenir, le saisir. Elle ne peut le garder auprès d’elle. Et pourtant, justement : elle l’a revu ! Pour un temps, elle ne le voyait plus – il était caché, son corps enlevé. Et voilà qu’elle le revoit. Et pourtant, elle ne le gardera pas. C’est même plutôt l’inverse qui se passe en fait : les disciples aussi, lorsque le Christ se présente à eux, sont remplis de joie. Mais il ne les garde pas auprès d’eux : alors que lui retourne vers le Père, ils les envoient au loin, dans le monde.

Oui, ils se sont revus. Et cependant, la distance ou l’écart – celui de l’absence – semble être plus grand encore.

C’est que dorénavant, c’est nous qui sommes porteurs de ce ressourcement de la joie, de ce passage de la joie au travers de ce qui la nie. Oui : nous sommes porteurs et porteuses du mystère de la présence de Dieu en Jésus.

Et c’est pour cela que la joie est si précieuse : parce que c’est ce que nous partageons de plus profond avec Dieu. Parce que notre joie n’est pas uniquement la nôtre, mais qu’elle est toujours un moment de partage avec le monde, avec le Christ, avec Dieu. Parce que nous ne sommes jamais seuls avec cette joie – et qu’elle est préservée en Jésus-Christ, et dans les frères et sœurs qu’il nous donne, au moment où nous ne la voyons plus.

Oui – Christ est ressuscité – il est vraiment ressuscité. La mort n’a plus d’emprise ni la tristesse ni le mal. 

Des phrases anciennes, mais que nous disons aujourd’hui encore. Je vous souhaite de pouvoir goûter à la joie dont ces mots témoignent – d’être un peu transporté – et pourquoi pas : exalté ! 

Parce qu’aujourd’hui – et pour toute l’éternité – c’est une fête que Dieu veut vivre avec nous, une fête qui nous saisit, qui va jusqu’en profondeur, et qui sait aussi rester dans la légèreté.

Notre temps est submergé par les grincements de dents, la frustration, la colère. Mais notre temps, celui que Dieu nous donne, le temps de la vie éternelle, c’est celui de la joie. 

Christ est ressuscité. Il est vraiment ressuscité. 

Amen

Lectures : Esaïe 35,1-2 ; Marc 5,22-42 ; Jean 3,7-8

Introduction

« Le printemps » ! Vous les jeunes, vous nous faites un beau cadeau en choisissant comme thème des Rameaux, le printemps. Le printemps a commencé le 21 mars il y a une semaine. Des fleurs, des couleurs, des odeurs, des oiseaux chanteurs, quel bonheur ! Il y aussi quelques odeurs de purin et des rhumes des foins. Mais faut tout prendre. Le printemps, c’est surtout une formidable énergie qui nous booste. C’est un renouveau.

J’ai choisi ce matin, trois récits pour exprimer ce renouveau.

Le désert fleurira

Tout d’abord une histoire de désert qui refleurit. Une belle image pour nous aujourd’hui, une espérance forte ! Car, sur notre globe, le désert a tendance à s’étendre. Les cultures industrielles épuisent la terre, les forêts disparaissent, le climat se réchauffe. Le contexte est morose. Mais Dieu nous promet que le désert fleurira. Dieu nous dit même : soyez dans la joie, réjouis-toi terre sèche !

Dieu s’adresse directement à la terre. Etonnant !

Cette terre, c’est vous, c’est moi. Il arrive que nous passions par des moments où nous nous sentons secs. Plus rien ne pousse. Mais Dieu nous promet que nous allons fleurir, que nous allons nous couvrir de fleurs.

Quand on a votre âge, chers catéchumènes, l’avenir est plein de promesses, de possibilités. Mais il peut aussi faire un peu peur. L’inconnu n’est jamais facile à affronter. Dieu vous appelle à vous réjouir, vous allez fleurir ! Dieu vous le promet. Vous allez fleurir. Vous pouvez compter sur lui.

Devant la fenêtre de mon bureau à la cure, il y a un grand arbre, un magnolia. Durant tout l’hiver, je n’ai vu que des branches. Pas de feuilles, pas de fleurs. Des branches. On aurait dit qu’il était mort. Mais les promesses étaient déjà là, le jardinier du ciel avait déjà préparé d’énormes bourgeons prêts à éclore. Aujourd’hui, ce magnolia explose de vie, de couleur. Des magnifiques fleurs roses se sont ouvertes. Ce magnolia est une belle image des promesses que Dieu vous fait, chers catéchumènes. Vous êtes comme des bourgeons gonflés de vie qui ne demandent qu’à éclore. Et Dieu vous le promet, vous allez fleurir !

L’eau du baptême exprime bien cette eau qui fait fleurir le désert. Dieu nous promet une vie pleine, une vie riche, une vie qui a du sens, une vie où l’on est accompagné, aimé. L’eau du baptême nous fait fleurir comme un nouveau printemps, telle la rivière sur l’affiche de ce dimanche. Le baptême, - ou la confirmation de votre baptême, chers catéchumènes, - ouvre une nouvelle saison dans votre vie, une saison qui ressemble au printemps !

Lève-toi !

Durant toute votre enfance, vos parents ont pris soin de vous, comme avec une jolie fleur ou un petit arbre. Ils vous ont arrosé, mis parfois un tuteur, changé la terre, retiré les mauvaises herbes. Ils vous ont aussi ouverts la fenêtre à cette lumière que vous avez appris à mieux connaître au culte de l’enfance, au KT. Vos parents ont pris soin de vous. Ils vous ont aimés.

Comme vous parents, Jaïrus, ce papa dans la Bible, prend soin de sa fille. Elle va très mal. Il ne sait plus quoi faire. Il se jette alors au pied de Jésus, et lui demande de venir guérir sa fille.

En tant que parents, ils nous arrivent aussi de prier, de nous jeter au pied de Jésus, pour lui demander de venir vous guérir, vous relever, vous accompagner. 

Jésus suit Jaïrus et entre dans la chambre de la jeune fille. Il lui prend la main et lui dit : Talita koum, jeune fille, lève-toi ! Et la jeune fille se lève.

Si vous regardez l’affiche du jour, en écho à ce récit, Jésus tient la main d’une jeune fille. Ils marchent ensemble.

La jeune fille du récit a 12 ans. 12 ans, à l’époque de Jésus, c’est l’âge où on devient majeur dans sa foi, où on prend ses responsabilités. Il y a un rite de passage comme la confirmation pour vous aujourd’hui. C’est la bar-mitsvah pour les garçons ou la bat-mitzvah pour les filles. Grâce à Jésus, la jeune fille se lève. Elle commence une nouvelle vie. Le bourgeon éclot, elle fleurit. Un printemps nouveau l’attend. La jeune fille marche avec confiance, la main dans celle de Jésus.

Vous, chers catéchumènes, vous avez atteint votre majorité religieuse, vous vivez aujourd’hui votre bar-mitsvah ou votre bat-mitzvah. Jésus vous prend aussi par la main, et vous dit : Talita koum ! Jeune fille, lève-toi ! - Talya koum ! Jeune garçon, lève-toi ! - Je désire marcher avec toi.

Naître de nouveau

Prendre la main de Jésus ne veut pas dire que nous prenons un chemin morne et ennuyeux, au contraire ! Chers catéchumènes, je vous laisse en parler avec vos parents, vos grands-parents, vos parrain et marraine, avec les Jacks. Ils vous raconteront peut-être des anecdotes surprenantes de leur pérégrination avec Jésus.

Prendre la main de Jésus, c’est comme une nouvelle naissance. Un peu comme toutes les plantes au printemps. C’est les mêmes fleurs, les mêmes arbres, mais ils commencent une vie nouvelle.

Jésus donne une belle image de cette nouvelle vie qu’il met devant vous, chers catéchumènes : Le vent souffle où il veut, et tu entends le bruit qu'il fait. Mais tu ne sais pas d'où il vient, ni où il va. C’est la même chose pour tous ceux qui sont né de l'Esprit Saint.

Être fille du vent, fils du vent, c’est découvrir le monde avec les yeux de Dieu, c’est aller là où le vent nous pousse. On peut toujours marcher contre le vent, résister. 

Mais nous sommes dans une région où l’on sait que ce n’est pas forcément agréable. Ceux qui font du vélo, la savent d’autant plus.

Le vent souffle où il veut, nous dit Jésus. Il parle de l’Esprit Saint. Il nous entraîne parfois là où on ne pensait pas, mais toujours vers des horizons de lumière. Une lumière nécessaire pour nous faire fleurir et accueillir le printemps.

Amen

Lectures : Evangile selon Jean 11,1-38

La mort

Il y avait une vie, présente. Une fois la mort intervenue, elle n'est plus. L’existence a atteint sa limite. Une histoire est arrivée à son terme.

Quelque chose était vivant – où nous apparaissait en tout cas comme tel. Je dis « quelque chose » : en parlant de la mort on pense d’abord aux personnes décédées. Peut-être que vous avez des visages qui vous viennent à l’esprit, des souvenirs qui remontent.

Mais il n’y a pas que les êtres humains : tout ce qui vit meurt. Cela vaut pour les plus petites bactéries comme pour les grandes civilisations : il y a certaines cultures dont nous n’avons que les traces, des tessons et des bouts de ruines enfouis sous le sable ou sous terre. On parle aussi de langues mortes – ce qui est le cas par exemple pour les textes de notre Bible.

À un autre niveau, quand on regarde l’actualité internationale, on peut se demander si on n’est pas en train d’assister à la mort du système international porté par l’ONU.  

Dans notre actualité plus proche, les processus de Réforme de notre Église, signalent eux-aussi la fin d’un état de fait. Si le canton de Vaud faisait partie des cantons dits « protestants », la réalité semble bien différente aujourd’hui : aujourd’hui moins de 20% se déclare protestante alors qu'ils étaient encore 63% dans les années 1970, . Aussi une forme de mort ? En tout cas la fin d’un statut dominant, majoritaire, de certaines évidences, de certains fonctionnements.

Le deuil

Ma formation a mis un accent particulier sur l’importance du deuil – qu’il s’agisse de la mort d’un proche, d’un licenciement, d’une perte irréversible : il y a quelque chose à traverser.

S’exposer à la perte, à la douleur, prendre le temps de vivre les émotions que cette perte suscite, en parler, poser des gestes et des actes qui signalent le passage du cap, entre l’avant et le maintenant.

On y est tous et toutes confrontées à un moment ou à un autre : il y a une rupture qui change tout, où la vie échappe à notre maîtrise. Et alors il vaut mieux éviter de garder le couvercle sur la marmite : les émotions fortes, contenues trop longtemps, peuvent faire énormément de dégâts.

Les émotions que l’on peut vivre dans ce moment du deuil ne sont d’ailleurs pas toujours négatives. Vivre la perte, peut aussi déboucher sur une forme de joie paisible, de reconnaissance – où la tristesse n’est plus douloureuse, mais la trace d’une joie passée.

Cette perspective trouvera de nombreuses résonance dans l’Ancien Testament, où la confrontation à la mort et à la finitude prend une grande place – particulièrement dans le livre de Job ou des Lamentations. 

Je dois dire en revanche que c’est plus compliqué dans le Nouveau Testament. Pour celui-ci, le deuil semble plutôt quelque chose de dépassé – quelque chose qui n’a plus lieu d’être. 

Un héritage compliqué

 Le nouveau testament est entièrement écrit à la lumière de la Résurrection de Jésus, de la victoire définitive sur la puissance de la mort et de la promesse de résurrection adressée aux fidèles. Pas beaucoup de place pour la tristesse et le deuil ici.

On peut prendre pour exemple ce que Jésus répond à un disciple qui souhaite enterrer son père : « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts ! ».

C’est quelque chose qu’on retrouve dans le passage que nous avons entendu tout à l’heure, de l’histoire de Lazare. Ainsi à propos de son ami : « La maladie de Lazare ne va pas le faire mourir, mais elle va servir à montrer la gloire de Dieu. Ainsi elle donnera de la gloire au Fils de Dieu. » (Jn 11,4) Plus loin, lorsqu’il s’avère que Lazare est décédé de sa maladie, le ton ne change pas : « Lazare est mort. Je n’étais pas là et je m’en réjouis, à cause de vous. De cette façon, vous pourrez croire en moi. » (Jean 11,15). Jésus présente une telle souveraineté, que même la mort en est renversée : elle n’est plus une menace, mais une occasion de glorification !

Nos morts ne sont en fait jamais vraiment morts : ils attendent juste d’être ressuscité, de revenir à la vie. « Ça va aller » ! Ou : « Ne sois pas triste ! Pense seulement à ce que Dieu nous a promis » (cf. 1 Th 4,13-18)

Pour être tout à fait franc : je crois qu’il y a là un risque important de surestimation dans cette perspective. Comme si nous pouvions réellement faire l’économie de cette traversée du deuil. Comme si la conviction croyante suffisait pour rendre toute tristesse, toute colère, toute crainte caduque – comme si la limite, la fin, la mort, devait nous laisser de marbre. 

Mais, je crois que notre texte est en fait plus subtil que ça : je crois que notre texte est justement au courant de cette surestimation.

Deux témoignages

Avec Marthe et Marie, le texte nous présente en quelques sortes deux manières de faire face à la mort dans la foi : il y a d’abord la réponse de Marthe – confiante en Jésus et dans les promesses de Dieu. Son intervention se conclut d’ailleurs par une confession de foi tout à fait remarquable. 

Ensuite il y a la réaction de Marie : celle-ci est toute différente. Marie est prise par le chagrin et le regret : Jésus n’était pas là. L’irréversible est arrivé. C’est trop tard. Son émotion est si forte qu’elle semble contaminer les personnes qui l’entourent – jusqu’à Jésus lui-même. 

Le trouble de Jésus

Jésus est irrité par cette réaction. Il est déstabilisé. Et finalement, il en vient même à pleurer. Cela vaut la peine de le noter : dans l’évangile selon Jean, Jésus semble toujours souverain de la situation : lui il comprend le sens de son existence, la plupart des personnes qui le rencontre, ne le comprennent pas. Quelques-uns arrivent à changer de regard et à rejoindre Jésus dans sa connaissance : Marthe en fait partie. 

Mais face à Marie, Jésus est perturbé. Jésus est débordé.

Et on ne saura d’ailleurs pas pourquoi : tristesse de la perte de son ami ? Sentiment d’échec ? Mais si c’est cela, de quel échec ? De n’avoir pu sauver son ami, comme semble le souligner certain des observateurs ? Ou bien de n’avoir pu recevoir de Marie la même confiance que celle que Marthe lui a accordé ? Ou celle de sa propre mort, qu’il voit se profiler dans la vie de son ami ? Car oui : la résurrection de Lazare sera le miracle de trop, celui qui déclenche les événements qui mèneront à son élévation sur la croix. 

Traversée

Durant le Carême nous nous préparons à Pâques : Pâques c’est la victoire définitive de Dieu sur les puissances qui s’opposent à son don d’amour. C’est aussi l’entrée dans la mort et l’abandon.

La foi chrétienne vit de la confiance qu’en définitive, toutes les larmes versées à cause de l’injustice, du mal et de la mort seront séchées. Que toute meurtrissure trouve en Jésus une consolation débordante.

Et en même temps, cette foi n’efface pas la réalité du désespoir, de la souffrance qui prend le dessus sur la confiance – du sillon douloureux que la perte creuse dans l’âme de l’endeuillé.

Les deux réalités coexistent – et il y a entre les deux un chemin qui doit être traversé. Que Jésus a déjà traversé – et que nous traverserons avec lui.

Amen

 

Lectures : Genèse 41,-14-43

LE PRINCE DES RÊVES

« Joseph, prince des rêves ». C’est le titre d’un dessin animé qui raconte l’histoire de Joseph. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les rêves n’ont pas apporté … que du rêve à Joseph. Rappelez-vous, encore tout jeune et maladroit, Joseph raconte à ses frères ce rêve où leurs gerbes s’inclinent devant la sienne, et même les étoiles devant le soleil … A part lui attirer leurs foudres au point qu’ils vont se débarrasser de lui définitivement, on ne voit pas bien quel bénéfice il a en a retiré.

Idem avec le panetier et l’échanson dans sa prison en Égypte. Après leur avoir expliqué leur rêve respectif, Joseph a cru pouvoir être libéré en même temps qu’eux. Mais il a vite déchanté. Il dut encore attendre 2 ans avant qu’on se souvienne de lui. 

Joseph a toujours fait confiance aux rêves que Dieu lui envoyait, - Comme le fera plus tard un autre Joseph, le fiancé de Marie, le papa de Jésus - . Il est toujours resté à l’écoute de ses rêves, et de ceux des autres. Il a gardé foi. Il en a profité pour gagner en maturité et en sagesse.

JOSEPH A GRANDI

Dans le récit entendu, le rêve va enfin permettre à Joseph de sortir de prison, de se raser de près et mettre des vêtements propres. Un rêve, à nouveau bouleverse son destin.

Plus précisément, deux rêves. Le premier avec 7 vaches vilaines et maigres qui mangent 7 belles vaches grasses. Le second rêve avec 7 épis durs et secs qui engloutissent 7 épis beaux et bien remplis.

Je peine à croire qu’aucun mage ni aucun sage d’Égypte n’ait su interpréter ces deux rêves dont l’interprétation n’a pourtant rien d’une énigme insoluble. En revanche, je me doute bien qu’aucun d’entre eux n’était pressé d’aller annoncer au pharaon sept longues années de famine qui allaient succéder aux sept années d’abondance. Voilà peut-être la raison qui explique pourquoi Joseph est appelé devant le pharaon.

Joseph est prêt. Les années, les expériences, les trahisons, les échecs, la prison, lui ont apporté la sagesse qui lui manquait autrefois. Il reste « prince des rêves », mais il n’éprouve plus le besoin de s’en vanter. Il utilise désormais ce cadeau venu d’en-haut, pour faire connaître Dieu. Il n’est plus le gamin rempli d’orgueil, il est Joseph qui a appris à connaître Dieu, à reconnaître ce qui vient de lui, et à témoigner de lui.

LANCEUR D’ALERTE 

La réponse de Joseph n’a rien à voir avec celle d’un mage désireux de plaire à Pharaon. Sa réponse a le mérite d’oser une parole claire et en l’occurrence « prophétique »… peu importe si elle déplaît.

Joseph se fait pour l’occasion « prophète de malheur ». Il endosse le rôle de celui qui dénonce ce qui va mal et annonce ce qui en découlera. 

Ce qui va mal en Égypte, c’est une manière de vivre qui ne se préoccupe pas du lendemain. L’Égypte vit dans une forme d’insouciance qui considère la prospérité comme acquise. Le cycle des saisons est fait pour se dérouler à l’identique année après année. L’idée qu’un jour le peuple d’Égypte puisse avoir faim ne fait pas partie des scénarios possibles.

Les deux rêves du pharaon viennent donc bousculer méchamment cette tranquillité illusoire. Ces deux rêves annoncent que l’abondance n’est pas un dû. Elle peut disparaître sans prévenir, réduire les récoltes à néant et apporter la mort. Car les rêves sont sans équivoque : à terme la famine emportera tout.

Dans ce contexte, dit avec des mots d’aujourd’hui, on pourrait presque qualifier Joseph de « lanceur d’alerte ». Joseph a le courage de ceux qui, de nos jours, tentent de nous alerter sur les changements – réchauffement du climat, perte de la biodiversité -, tandis que les mages sont comme toutes les personnes qui constatent les mutations en cours, mais préfèrent les ignorer, regarder ailleurs et continuer de vivre dans l’insouciance et le passé. 

Et c’est là que Joseph peut devenir un exemple pour nous aujourd’hui, car ce récit nous raconte précisément qu’être lucide, à l’écoute de Dieu, permet de mieux appréhender les épreuves à venir. C’est cette lucidité et cette ouverture à plus grand que soi qui va permettre d’apporter un peu de lumière dans ce sombre avenir fait de famine.

RESPONSABLE

Non seulement Joseph ne minimise pas la situation, mais il vient avec des propositions. Il vient avec un programme concret qui va permettre d’apporter un correctif à un désastre annoncé. Il va profiter des années de prospérité pour faire des réserves qui permettront de survivre aux années de famine. Je vois ici, l’action de Dieu qui ne laisse pas notre intelligence orpheline. Dieu est à la base des actions de Joseph.

Nommé intendant d’Égypte, pendant sept ans, Joseph va amasser autant de grains de blé qu’il a de sable près de la mer. 

Sa gestion de la crise prend en compte le pays entier et même au-delà. A aucun moment, elle ne favorise ceux qui sont déjà les mieux nantis de l’Égypte ou le seul entourage du pharaon. Joseph parcourt toute l’Égypte, habillé de fins vêtements de lin et non plus d’un manteau aux couleurs tapageuses. Il parcourt toute l’Égypte sur le char réservé au plus proche collaborateur du pharaon et pour une fois, si on crie devant le char « Laissez passer ! », c’est pour le bien de tous. C’est pour que Joseph puisse aller mettre en place ce dont l’Égypte a besoin pour être sauvée de la famine et de la mort.

Puis les sept années d’abondance prennent fin et la famine s’installe. Les deux rêves du pharaon deviennent réalité. Joseph veille sur le grain, pourrait-on dire. Sept ans, c’est long ! Mais Joseph a été d’une extrême prévoyance. Il a amassé tellement de blé qu’on a cessé de le compter. Il se peut qu’au début, le peuple n’ait pas été véritablement conscient et encore moins reconnaissant - Au début, on s’en sort toujours - , mais avec le temps, la famine est devenue générale. Elle s’est révélée dramatique et sans Joseph, il est évident que le pays ne s’en serait pas relevé.

GÉNÉREUX

Joseph ouvre les greniers remplis de blé dans les villages et dans les villes. Il ouvre même les greniers de l’Égypte à ceux qui affluent depuis les pays voisins. Il leur sauve la vie en leur donnant du grain, des grains à moudre, à cuisiner, à manger, des grains qu’ils vont aussi pouvoir semer. Il leur donne de quoi vivre aujourd’hui et semer l’avenir. Voilà qui rejoint le slogan de la campagne œcuménique de cette année.

S’organiser pour se mettre à l’abri, c’est un réflexe humain normal. Que cela ne nous empêche pas de partager avec ceux qui n’ont pas su, ou pas pu prévoir. Comme Joseph le fera avec ses frères. Dieu prend aime et prend soin de tous ses enfants. Partager est indispensable pour que notre Terre ait un avenir.

ET NOUS ?

Bien sûr, nous ne sommes pas tous des Joseph, nous ne sommes pas tous appelés à un destin aussi dense. Mais nous pouvons en revanche, dans les moments de crise, participer à l’effort commun. D’autant plus si nous nous reconnaissons comme privilégiés.

A l’évidence, Dieu avait fait don à Joseph de comprendre les rêves. Un discernement hors du commun, une sagesse venue de Dieu. Cette sagesse doit être partagée. Cela demande du courage. Pharaon aurait pu demander de couper la tête de Joseph pour ses prédilections de malheur. 

En tant que compagnon de Dieu, Joseph accepté d’avancer avec confiance, en prenant ses responsabilités, en prenant des risques aussi.

Pour conclure. Qu’à notre tour, nous puissions être des rêveuses et des rêveurs dans les mains de Dieu, ne laissant personne de côté. Des rêveuses et des rêveurs responsables, qui continuent de semer non seulement pour la vie aujourd’hui, mais aussi pour l’avenir.

Amen

Lectures : Exode 17,1-7 ; Apocalypse 7,13-17 ; Jean 4,22-30

Carême III

40 jours d’errance, suspendus entre la libération et le repos. 

40 jours d’errance, où nous découvrons qui nous sommes et qui est ce Dieu qui est venu vers nous, qui nous a sorti des ténèbres, de l’esclavage, de la mort.

40 jours d’errances, les uns avec les autres, pour nous-mêmes, dans le désert, 

là où notre vie est confrontée à ses limites, 

là où les faux semblants disparaissent

là où la vérité du cœur est exposée au grand jour. 

40 jours d’errances, où le silence se mêle aux voix tumultueuses de la colère, de la tristesse et de la peur. 

Exode

Ce récit du chapitre 17 de l’Exode m’intrigue. Il fait suite à l’épisode des cailles et de la manne (Exode 16) : après avoir pourvu à la faim, Dieu pourvoit à la soif. 

Le peuple fait un procès à Dieu et le met Dieu à l’épreuve. Est-il prêt à assurer le minimum vital à son peuple ? Car manger ne suffit pas. Il faut de l’eau – surtout dans le désert. D’autant plus que pour l’instant, ils ont suivi la route qu’il indiquait. 

Ce qui m’a étonné, c’est que Dieu accède à la demande sans ronchonner – sans faire de reproche au sujet de ce « procès ».

Ça m’a étonné, parce que cette histoire, je l’associe habituellement à un moment de rébellion – une perspective qui nous vient en fait du Psaume 95 : « Aujourd’hui, écoutez ce que Dieu dit : ‘Ne fermez pas votre cœur, comme vos ancêtres à Mériba, comme à Massa, dans le désert. À ce moment-là, ils m’ont provoqué. Ils avaient vu ce que j’avais fait, et pourtant, ils m’ont demandé des preuves. […] alors dans ma colère j’ai fait ce serment : ‘Ils n’entreront pas dans le pays où je leur ai préparé le repos’ » (Ps 95,8-11) Un texte repris aussi dans le Nouveau Testament dans la lettre aux Hébreux (3,8). 

Il faut toutefois noter que le Psaume semble plutôt faire allusion à la version de cette même histoire que nous retrouvons aussi dans le livre des Nombres (20,1-13), où Dieu annonce précisément que cette génération n’entrera pas dans le pays. 

Dans la version de l’histoire que nous avons entendue aujourd’hui, celle de l’Exode, ce n’est pas le cas. Face à la soif, Dieu donne simplement à boire – alors même que le peuple était en train de lui faire un procès. 

Peut-être en est-il ainsi, parce que Dieu sait bien à quel point l’eau est vitale pour nous.

L'eau et nous

Le corps d’une personne adulte est composé de 60-65% d’eau. Notre santé dépend en conséquence d’une bonne alimentation en eau. Sans eau, le corps fonctionne moins bien – et surtout notre cerveau ! Grosse fatigue, douleurs, mais aussi difficultés à penser.

On peut vivre 3 à 7 jours sans s’alimenter en eau. À la fin le sang s’épaissit, la peau se craquèle, les organes cessent de fonctionner. Coma. Mort.

En 2002, le comité des Nations unies avait défini le droit à l’eau de la manière suivante : « le droit à l’eau consiste en un approvisionnement suffisant, physiquement accessible et à un coût abordable pour les usages personnels et domestiques de chacun ». Le 28 juillet 2010, l’Assemblée générale de l’ONU a reconnu l’accès à une eau de qualité et à des installations sanitaires comme un droit humain. 

Aujourd’hui, d’après l’UNICEF (2025), 2,1 milliards de personnes n’ont pas accès à une eau potable saine et contrôlée, avec évidemment un déséquilibre notable entre pays développés et non-développés. À peu près 1/4 de la population mondiale.

Une réalité bien éloignée pour nous. La Suisse est parfois appelée le « château d’eau » de l’Europe. En 2021 on a mesuré un débit de 914 millions de m3 d’eau. Notre territoire contient 6% de la quantité d’eau du Continent européen, une richesse qui se trouve surtout dans les nappes phréatiques.

Je ne sais pas si nous savons vraiment ce qu’est la soif – sauf peut-être quelques personnes atteintes d’une maladie grave. Mais collectivement, j’en doute. 

La spiritualisation de la soif

Mais, me diriez-vous, heureusement que l’évangile ne nous oriente pas sur cette soif-là ! Il y a une soif bien plus essentielle que celle qui se termine dans la déshydratation. 

L’évangile selon Jean semble nous ouvrir sur une autre compréhension de la soif – nous avons entendu une partie du récit de la rencontre entre Jésus et la femme samaritaine. De fil en aiguille Jésus semble amener son interlocutrice à une nouvelle compréhension de la soif : finalement, l’enjeu n’est pas tant d’étancher la soif physique, que de reconnaître qu’avec Jésus c’est le Christ qui vient dans le monde. La soif est au mieux une métaphore pour notre besoin de salut. 

La suite du passage parait d’ailleurs confirmer ce mouvement : lorsque les disciples proposent à Jésus de manger quelque chose, il leur répond « J’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. […] Dieu m’a envoyé dans le monde. Ma nourriture, c’est de faire ce que Dieu veut et de réaliser jusqu’au bout le travail qu’il m’a donné. » (4,32.34).

La « vraie eau », la « vraie nourriture », c’est une nourriture spirituelle – c’est une nourriture qui transforme la vie, au point que celles et ceux qui vivent dans la foi au Christ, ne souffrent plus de la faim et de la soif, et ne craignent plus la mort.

C’est d’ailleurs l’expérience dont attestent les martyrs – celles et ceux que l’Apocalypse dépeint comme les nouveaux prêtres de Dieu. Celles et ceux qui s’en tiennent à Jésus-Christ, alors que le monde déchaîne sur eux sa violence.

« Oui, l’Agneau qui est près du siège royal sera leur berger. Il les conduira vers des sources d’eau, d’une eau qui donne la vie et Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux. » (Ap. 7,17)

La soif spirituelle ?

Alors on arrive à cette conclusion : tout le monde est mortel, tout le monde à « soif », donc tout le monde a besoin de l’eau que Jésus offre. 

La soif : une métaphore forte pour dire la dépendance à Dieu, une dépendance existentielle, spirituelle, totale – dans la vie, comme dans la mort. Reconnaître cette dépendance ce serait accéder au vrai bonheur, à la vraie vie, d’une telle manière que même la mort n’a plus de pouvoir sur nous.

La « soif » devient alors une image pour mettre des mots sur le désir de Dieu – un désir qui ne cesse de brûler qu’une fois que nous sommes au contact de Dieu lui-même.

La soif de Dieu

Nous avons besoin d’eau. Et dans une majeure partie de notre existence, nous dépendons du fait que quelqu’un soit prêt à nous en donner – c’est le cas à la naissance. C’est souvent le cas en fin de vie, ou dans des grands états de maladie. C’est le cas pour 25% de la population mondiale.

Je reprends l’histoire de la Samaritaine : tout le quiproquo commence par le fait que c’est Jésus qui demande à boire. Si on prend l’Évangile au sérieux, cela veut dire que c'est Dieu lui-même qui demande à boire à cette femme. Dieu est en chemin, il est fatigué, il est déshydraté : il demande à boire.

À la fin de cette histoire, son dénouement, toute la population d’une ville goûte aux sources d’eau vives, celles qui coulent jusque dans la vie éternelle. 

Mais en attendant, Jésus – Dieu – n’a toujours pas eu l’eau qu’il a demandé. « Dieu m’a envoyé dans le monde. Ma nourriture, c’est de faire ce que Dieu veut et de réaliser jusqu’au bout le travail qu’il m’a donné. » 

“Jusqu'au bout” signifie quelque chose de précis : l'élévation sur la croix – ce moment qui se trouve au bout du temps de Carême.

Vous souvenez-vous de la dernière phrase que Jésus prononce avant de mourir en croix dans l’évangile selon Jean ? « Tout est accompli » (19,30).

Et est-ce que vous vous souvenez la phrase qui précède ? « J’ai soif » (Jean 19,28) 

Et que lui donne-t-on à boire ? Du vinaigre.

* * * 

Dans le désert, le peuple d’Israël avait soif. Il a menacé Moïse. Il a même fait un procès à Dieu. Et face à cette demande, Dieu a donné à boire – sans rien demander en retour.

Amen

Questions à méditer

Quand ai-je eu pour la dernière fois la gorge sèche ?

Quand est-ce la dernière fois qu’une personne m’a demandé à boire ?

Ai-je déjà refusé l’eau à quelqu’un ?

Lectures : Lamentations 3,40-48 ; Evangile selon Matthieu 4,1-11 ; 1 Pierre 2,21b-25

Entre le début et la fin

Au début du carême, les lectionnaires nous invitent à entendre le récit de la tentation de Jésus au désert : ce moment où Jésus est soumis à l’épreuve par le diable – le diviseur – et ressort victorieux. C’est un moment fondateur pour son ministère, qui va colorer tout ce qui se passe par la suite.

Dans l’évangile selon Matthieu, un fil se noue entre ce moment fondateur et la fin, du ministère : il se joue dans une forme de refus de la puissance que Jésus tient de son Père – ou en tout cas d’une certaine manière de faire usage de cette puissance. 

Le diable fait passer Jésus par trois formes de tentations : j’aimerais porter l’attention sur la deuxième forme – celle qui implique les anges. 

Je relis le passage : « Le diable l’emmena à la ville sainte et le fit se tenir sur le sommet du temple. Il lui dit : ‘Si tu es le fils de Dieu, jette-toi en bas – car il est écrit : *Il ordonnera à ses anges de te porter dans leurs mains, en sorte que ton pied ne heurte aucune pierre.*’ (Ps 91,11) Jésus lui répondit : ‘Il est aussi écrit : *Ne met pas à l’épreuve Yhwh ton dieu*’ » (Dt 6,16 et al.)

Le diable tente Jésus avec une forme subtile d’abus de pouvoir : en tant que fils de dieu, Jésus dispose de la puissance de son père – et notamment de la puissance cosmique et spirituelle des anges.

Cette tentation revient à la fin de l’Évangile. Je vais maintenant lire ce passage où Jésus se fait trahir par Judas et livré aux forces des prêtres et des anciens : « les autres s'approchèrent, mirent la main sur Jésus et l'arrêtèrent. Un de ceux qui étaient avec Jésus tira son épée, frappa le serviteur du grand-prêtre et lui coupa l'oreille. Jésus lui dit : ‘Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prennent l'épée périront par l'épée. Ne sais-tu pas que je pourrais appeler mon Père à l'aide et qu'aussitôt il m'enverrait plus de douze armées d'anges ? Mais, en ce cas, comment s'accompliraient les Écritures qui déclarent que cela doit se passer ainsi ?’ »  (Mt 26,50b-54 NFC) On connaît la suite : les disciples l’abandonnent et Jésus passera devant un procès qui mènera à sa mort.

Mais le lien que je veux vous inviter à voir passe par la référence aux anges. Jésus refuse à nouveau de faire usage de cette puissance angélique qui, pourtant, est à sa disposition. Mais il y a là quelque chose de plus que ce qui était dit lors du récit de la tentation : c’est l’accomplissement des promesses de Dieu qui dépend de ce refus. 

Jésus aurait pu faire appel aux armées de son Père – il dispose de cette puissance. Mais il ne le fait pas. 

Là où le diable proposait un test un peu absurde et vaniteux – juste se jeter du temple, pour voir si les anges répondront présents – ici le test devient mortellement sérieux : en ne sollicitant pas l’armée des anges, Jésus s’expose à la violence débridée de ses adversaires – ce qui le mènera à la mort. 

La manière de répondre à la violence n’est pas anodine. Elle joue un rôle dans l’histoire de Dieu avec nous – elle dit quelque chose de notre destinée, de notre avenir en Dieu, de notre existence profonde.

Sur le moment, les disciples ne sont pas prêts à suivre Jésus dans cette épreuve. C’est seul qu’il la traversera.

Le tournant de Pâques

Mais on sait que l’histoire ne s’arrêtera pas là. Jésus entrera dans la mort et d’une manière particulièrement ignoble, injuste et extrême.

Ainsi, si les disciples fuient l’épreuve de la violence, les communautés portées par la foi en la résurrection de Jésus auront un tout autre discours : c’est ce que nous avons entendu dans la première lettre de Pierre.

Face aux injustices et aux violences qui frappent les membres de ces communautés, la réponse de Pierre avec celles des disciples lors de la capture de Jésus : là où eux ont fui, Pierre met l’attitude de Jésus au centre de l’attention.

Face à ce que vous subissez, prenez Jésus comme exemple, suivez ses traces : à l’insulte il ne répondait pas par l’insulte, à la menace il répondait par la confiance. Face à la violence qui lui tombe dessus, Jésus est celui qui refuse de rentrer dans l’escalade, la montée en symétrie. Face à la violence subie, il ne se fait pas juge, mais laisse le jugement à un autre.

Cette manière de répondre à la violence inaugure une nouvelle manière de vivre, un nouveau style de vie, une nouvelle manière d’exister dans le monde face à la violence. Et c’est à cette manière de vivre que l’auteur de cette lettre fait appel au moment d’encourager ses communautés face aux injustices qui frappent leurs membres.

Et on le sait : les premiers chrétiens impressionneront les citoyens de l’empire par leurs actes de solidarité, mais aussi par leur manière de tenir jusqu’au bout à cette vie – jusque dans les morts plus sanglantes et atroces.

C’est le paradoxe de Jésus : ce n’est pas en répondant à la violence par la violence qu’il va conquérir les cœurs de l’empire. C’est avec cette forme de renoncement.

L’ancre

Ce renoncement n’est pas vide : ce n’est pas un abandon résigné, ou un saut dans le vide. C’est un acte de confiance envers le Père, celui auquel Jésus se sait intimement lié. Celui qui, trois jours après sa mort, éclatera les portes de l’enfer, pour faire sortir son fils bien aimé. 

C’est cette confiance dont témoigne Jésus au début de son ministère, qui se manifeste dans cette réponse qu’il donne au diable : « Ne mets pas à l’épreuve Yhwh ton dieu » – parce que ce Dieu est un Dieu qui tient sa Parole. Et c’est cette même confiance qui le soutient jusqu’à sa mort – une confiance qui devient la marque d’identité de tous celles et ceux qui se sont mis à marcher dans ses pas.

L’envers de l’exemple

Donc la question initiale était : comment répondre à la violence qui nous fait face ? 

Si l’on suit la première lettre de Pierre, la réponse semble simple : suivez l’exemple de Jésus. [C’est d’ailleurs un peu ce qu’annonçait déjà le pasteur Jakob Medang au culte dimanche passé : il avait en fait déjà tout dit !]

Et peut-être faudrait-il s’en tenir là… mais en même temps… ce n’est pas si simple.

Avant la résurrection, les disciples ont fui. Et la première lettre de Pierre – tout comme le Nouveau Testament dans son ensemble – donne l’impression qu’au fond, après la résurrection, plus personne n’a de raisons de fuir. 

C’est sans doute oublier tous celles et ceux qui ne sont pas allés jusqu’au martyr sanglant pour leur foi. Et ils sont nombreux.

Dans la foule de celles et ceux qui, à un moment ou à un autre, ont porté le nom de « chrétien » dans leur vie, ou qui se sont dit disciples du Christ, on trouvera sûrement une majorité de parjures, de personnes qui ne sont pas allées jusqu’au bout, de personnes qui ont répondu de manière symétrique à la violence, qui ont fait usage de la puissance dont ils disposaient, pour se préserver, pour ne pas avoir à subir la violence.

Alors dans ce cadre, l’exemple du Christ devient une instance de jugement proprement inhumaine. Un jugement qui nous enfonce et nous condamne à notre place, plutôt que de nous élever hors de notre marasme.

Ne pas se surestimer

Non : suivre l’exemple du Christ ne signifie pas qu’il faille nous surestimer. Ce n’est pas croire que nous serons plus forts que la violence qui nous fait face et qui se jette sur nous. Nous ne le serons pas. Point. Et si nous essayons de l’être, nous avons déjà échoué.

Non, l’exemple de Jésus ne nous invite pas à nous surestimer. Il nous invite à nous ancrer encore plus dans la promesse de Dieu. Un appel à approfondir, à affiner ce qu’il en est de la présence de Dieu face à cette violence.

J’en arrive enfin à ce premier texte que nous avons entendu tout à l’heure, celui qui est tiré du livre des Lamentations. 

« Nous nous révoltons, nous te trahissons et toi, tu ne nous pardonnes pas. Tu t’enveloppes de colère et tu nous poursuis, tu massacres sans pitié. Tu t’enveloppes de ta nuée pour que la prière ne te parvienne pas. » (Lam 3,42-44 NFC)

Si le dieu créateur du ciel et de la terre, celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts, qui nous donne jour après jour son esprit de vie, si ce dieu est bien celui qui a promis d’être avec nous, qui s’est lié à nous – alors il faut oser ce genre de parole, les questions qu’elles soulèvent. Plus précisément : la mise en question de notre image de Dieu.

Dieu n’est pas immunisé à la violence que nous subissons. Elle l’affecte – elle vient se placer entre lui et celui ou celle qui subit la violence. Elle vient pour ainsi dire prendre sa place, au point où il n’est plus possible de faire la différence entre Dieu, le créateur de toute chose, et la violence subie.

« Tu t’enveloppes de colère et tu nous poursuis, tu massacres sans pitié. Tu t’enveloppes de ta nuée pour que la prière ne te parvienne pas. » Ces mots peuvent paraître durs. Choquant. Où est le Dieu d’amour et de miséricorde, de pardon et de grâce ? 

Peut-être qu’on aurait envie de contredire la personne qui prie ainsi : lui dire qu’elle est aveuglée par sa souffrance, qu’il faut qu’elle prenne un peu de hauteur. Tu te trompes ! Dieu n’est pas ainsi ! Sois fort, ait confiance ! 

En répondant cela, nous cédons à la tentation – nous faisons appel à la puissance de notre foi, pour répondre à la violence qui nous heurte, mais surtout pour faire taire celui ou celle qui la subit. Mieux vaut alors se taire soi-même. Le silence, même maladroit, sera un blasphème moins grand qu’une parole qui vise d’abord à nous protéger nous-mêmes. 

Mais il y a aussi le silence empathique – une présence qui reconnaît, qui se fait témoin de la prière, sans avoir à surajouter des mots. Et peut-être que l’on trouvera les mots pour se joindre à cette prière impossible du souffrant. 

Il se pourrait que ce soit une manière de se placer dans les traces que le Christ nous a laissées. 

Les anges à la fin

À la fin, n’oublions pas que les anges : Jésus n’a pas abusé du pouvoir des anges, que ce soit dans le désert, ou lors de son arrestation. Mais ce sont eux, les anges, qui sont venus le nourrir dans le désert. Et c’est aussi un ange qui a fendu le ciel pour rouler la pierre de son tombeau.

Face à la violence, ne pas abuser du pouvoir qui nous est confié, mais demeurer dans l’amour que Jésus-Christ a manifesté. Approfondir la confiance – jusque dans la colère la plus noire. Et se réjouir lorsque nous rencontrons des anges au bord du chemin. 

Lectures : Matthieu 5,1-12

Introduction

Ce texte de l'évangile nous présente Jésus qui monte dans la montagne, comme Moïse en son temps, non pour recevoir la loi mais pour y promulguer sa propre loi. Et comme les rabbins de son époque, Jésus s'assied pour enseigner. Pour son premier grand enseignement populaire, il commence par un genre littéraire (les béatitudes) connu de l'Ancien Testament, particulièrement dans le corpus des écrits, notamment dans les livres des Psaumes, des Proverbes et de Daniel. Il ouvre la bouche pour annoncer une déclaration importante, un enseignement nouveau, un renversement de la norme au sujet du bonheur. Jésus présente des béatitudes qui indiquent la voix à suivre pour hériter du bonheur dans ce monde. 

Dans notre civilisation, dans notre culture marquée par le matérialisme, le bonheur se réduit parfois à l’acquisition de biens matériels ou immatériels, à la valeur monétaire de nos avoirs, ou à la somme des honneurs que nous tirons de notre vécu, de nos combats et de nos expériences. Tel un indice qu’on peut calculer ou mesurer, le bonheur n’est pour beaucoup aujourd’hui qu’une simple donnée quantifiable avec pour unité de mesure l’argent. On peut donc être considéré comme heureux si on a de l'argent, si on a plusieurs comptes bien garnis et bien fournis en banque, si on peut s'acheter ce qu'on veut quand on veut. Une sagesse de notre époque dit d'ailleurs que l'argent ne rend peut-être pas heureux mais que c'est la seule chose qui compense de ne pas l'être. Cette façon de concevoir le bonheur existait déjà au temps de Jésus. C’est certainement pourquoi il débute son sermon sur la montagne par ce renversement de la vision du bonheur.

Heureux

L’expression « heureux » que l’on retrouve neuf fois dans notre texte et qui se rapporte à huit béatitudes traduit un état de bonheur et de joie d’une part, mais aussi l’expression de la bénédiction d’autre part. Pour Jésus, ceux qui sont heureux sont aussi bénis. Mais de qui s’agit-il ? Paradoxalement, il va citer les pauvres, les affligés, les débonnaires, les affamés et assoiffés, les miséricordieux, les persécutés et outragés …  Pour Jésus, ceux-là sont heureux car le royaumes des cieux est à eux, ils hériteront la terre, ils seront consolés, ils seront rassasiés, ils obtiendront miséricorde, ils verront Dieu et ils seront appelés fils de Dieu. Ce dimanche je voudrais qu'on revisite ensemble trois de ces béatitudes.

Les pauvres en esprit

Dans la première au verset 3, Jésus proclame heureux ceux qui sont pauvres en esprit. Les pauvres dont il est question ici sont dits pauvres en esprit. Il ne s’agit donc pas de la pauvreté matérielle, mais de cette disposition spirituelle qui consiste à ne pas se voir plus beau qu’on ne l’est, ou à se prendre pour ce qu’on n’est pas. L’expression qui est appropriée pour en parler dans l’Ancien Testament est « anavîm », qui signifie littéralement courbés, et donc humbles. Le prophète Sophonie parle des « humbles du pays » dans un oracle qui appelle à la conversion. Il leur demande de chercher le Seigneur avec humilité et justice afin d’être épargnés au jour de la colère de Dieu (Sophonie 2, 3). Ici, Jésus leur annonce plutôt une bonne nouvelle : c’est que le royaume des cieux est à eux. Il proclame heureux et bienheureux, ceux qui se distinguent par leur humilité. 

Pendant que les puissants du monde entier se battent pour la conquête de nouveaux territoires y compris par la force, Jésus annonce aux humbles une merveilleuse nouvelle : La récompense de leur humilité n’est rien d’autre que la possession du plus grand des royaumes qui est le royaume des cieux. En français, le mot humble dérive de la racine latine humus (terre). Ainsi donc, les humbles dont parle Jésus sont des personnes qui savent qu'elles ne sont que poussière et qui par conséquent attendent tout de Dieu. Les humbles sont ceux qui se prennent pour ce qu'ils sont et jamais pour ce qu’ils ne sont que dans leur imaginaire et dans leur prétention. Les humbles sont aussi ceux qui comme le Christ, ont le souci de l’autre et font de sa croissance, de son bonheur et de son épanouissement, leur cheval de bataille et la quintessence de leur mission terrestre. En réalité, l'humilité chrétienne ne consiste pas pour celui qui est grand à descendre pour être au niveau des petits, pour vivre désormais à leur niveau.  Elle est au contraire le fait pour celui qui est grand, de se rabaisser pour prendre à sa charge les petits afin de les élever jusqu'à son niveau et même au-delà.  C’est pourquoi Jésus a dit à ses disciples : « celui qui croit en moi fera aussi les œuvres que je fais, et il en fera de plus grandes (Jn 14, 12).

Les affligés

La deuxième béatitude qui nous intéresse ce matin se trouve précisément au verset 4. Jésus y proclame heureux ceux qui sont affligés, littéralement ceux qui pleurent. Au sens propre, quel bonheur y a-t-il à pleurer ? Quel bonheur y a-t-il à être dans l'affliction ? Paradoxalement, Jésus considère ceux qui pleurent comme étant heureux, alors qu’il n’est pas question ici de larmes de joie. Tout au long de son ministère, Jésus était auprès de ceux qui pleuraient. Il leur proclamait la bonne nouvelle du Royaume, il guérissait toute maladie et toute infirmité. 

Si Jésus a donc consacré du temps à guérir et à délivrer ses contemporains, cela veut dire que toute souffrance en particulier la maladie et l'infirmité sont à combattre.  Pour lui, pleurer de douleur ou de chagrin ne peut pas être du bonheur. En revanche, pleurer des larmes du repentir, se lamenter à cause de ses péchés et souffrir de savoir qu'on s’est éloigné de la volonté de Dieu est source de promesse et de bénédiction. Ceux qui pleurent ainsi ont l’assurance d’être consolés. Cette consolation ne consistera pas à donner des mouchoirs à ceux qui pleurent pour sécher leurs larmes. Elle invite à agir en amont pour mettre un terme à ce qui les faisait pleurer. Le Deutéro-Esaïe parle abondamment de la consolation d’Israël comme d’un temps de délivrance proche par lequel le Seigneur va ramener son peuple en déportation à Sion. Ce temps sera aussi un temps d’effacement des péchés. C’est pourquoi le Messie est présenté comme le Consolateur.

Les artisans de paix 

Enfin, la troisième béatitude qui nous intéresse se trouve au verset 9. Jésus déclare heureux ceux qui procurent la paix. C’est eux qui seront appelés fils de Dieu. Procurer la paix, c’est œuvrer pour la paix, fabriquer la paix, travailler de ses mains pour la paix. Ceux qui travaillent ainsi sont de véritables artisans de la paix, qui se détournent des querelles, des divisions, de la haine, des conflits et des luttes armées. C’est pourquoi ils seront appelés fils de Dieu, fils du Dieu de paix et frères de Jésus-Christ le Prince de paix qui a dit : « je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » (Jn 14, 27a). 

La recherche de la paix selon Jésus ne se limite pas à de simples slogans creux, encore moins à la platitude des idées philosophiques. Elle consiste dans le renoncement à la guerre, à la violence et à tout ce qui porte atteinte à l'intégrité de l’autre, à son bonheur et à son épanouissement. Un véritable artisan de la paix ne peut donc être à la fois pyromane et sapeur-pompier. Celui qui cherche la paix est en tout temps et en tout lieu un homme de paix qui véhicule un discours de paix, et qui ne promeut pas la vengeance, conformément à l'enseignement de Jésus qui demande à celui qui est frappé sur une joue de présenter l'autre joue à celui qui l'a frappé.

Exhortation

Bien aimés dans le Seigneur, la vision du bonheur que Jésus nous propose dans ce texte nous heurte violemment. Elle bouscule notre vécu, notre expérience de la vie et nos convictions profondes. C’est aussi cela la vocation même de la volonté de Dieu pour nous, que sa parole nous touche, nous bouscule et nous transforme, pour faire de nous des nouvelles créatures dont la vision du monde n'est plus centrée sur l'expérience humaine ou sur la volonté des hommes, mais sur la parole du Seigneur. En ce dernier dimanche avant le temps du carême, ma prière est que le Seigneur transforme vos cœurs et votre vision du bonheur, qu’il installe en vous la véritable humilité qui vient de lui, qu'il fasse de vous des artisans de paix et qu'il fasse de vous des hommes qui pleurent pour la bonne cause. Alors et seulement alors, vous serez appelés fils de Dieu, vous serez consolés et le royaume des cieux sera à vous. 

Amen 

 

Lectures : Ésaïe 58,6-10 ; 1 Corinthiens 2,1-5 ; Matthieu 5,13-16

Prédication

L’aurore de Dieu pour nous

Non pas demain.
Non pas après la perfection.
Mais aujourd’hui, ici et maintenant.

Frères et sœurs,
en ce dimanche, la Parole rejoint l’ordinaire de nos vies :
nos fatigues, nos fragilités, nos blessures visibles et invisibles.
Et pourtant, ce qu’elle nous annonce est extraordinaire.

L’aurore de Dieu pour nous commence par une identité.

Dans l’Évangile de Mathieu, Jésus déclare :
« Vous êtes la lumière du monde. »

Il ne dit pas : devenez, essayez, pouvez être.
Il dit : vous êtes.
Avant nos œuvres, avant nos réussites ou nos échecs, il y a une identité reçue, un héritage, nous sommes lumière.

Mais Jésus ajoute une mise en garde : cette lumière peut être cachée. Et le sel peut perdre sa saveur.
Le danger ici n’est pas la nuit, mais que la lumière soit recouverte.

Je choisis ce matin de m’arrêter sur la lumière qu’annonce l’aurore.

L’aurore, quand la lumière se lève est comme une promesse insufflée par Dieu, qui fait respirer nos existences de l’innocence du premier jour. 

L’aurore est cette lumière fragile et fidèle qui revient chaque matin.
Elle fend la nuit comme la foi traverse nos doutes : doucement, mais sûrement.
Elle nous rappelle que la chute n’a jamais le dernier mot, que nos erreurs n’ont pas le pouvoir d’éteindre la promesse,  le don de Dieu.

L’aurore de Dieu commence quand nous cessons de détourner le regard,

Quand nous acceptons de voir la lumière déposée en nous, même sous le poids de nos ombres.

L’aurore de Dieu face à la blessure du monde

Le prophète Ésaïe parle de plaies bien réelles.
On pourrait être tenté de croire qu’il s’agit de blessures visibles, celles qui surviennent lors d’un accident ou d’un choc brutal.
Mais Ésaïe parle d’une autre blessure, plus profonde, plus silencieuse mais aussi présente dans nos réalités d’aujourd’hui.

Il précise au verset 7 :

« C’est partager ton pain avec celui qui a faim, loger les pauvres qui n’ont pas de maison, 

habiller ceux qui n’ont pas de vêtements. 

C’est ne pas te détourner de celui qui est ton frère.

Plus de deux mille sept cents ans ont passé, et pourtant ces plaies demeurent ouvertes.
La faim persiste.
L’injustice se perpétue.
L’exclusion et l’indifférence continuent de fracturer l’humanité. 

Ésaïe ne décrit pas seulement des manques matériels, de ressources :
il dénonçait une foi qui s’était coupée de la compassion, 

une spiritualité qui confesse Die, sans se laisser toucher par la souffrance de l’autre.

La plaie n’est donc pas refermée.
Cette parole reste brûlante d’actualité.

Et pourtant, c’est au cœur même de ce constat, Ésaïe proclame une promesse essentielle :

« Alors ta lumière jaillira comme l’aurore,
et ta plaie se refermera vite. »

Remarquons ceci : ici la lumière et la plaie sont intimement liées.
La guérison survient à la blessure quand les soins nécessaires lui sont donnés.

La blessure du monde n’est peut-être pas l’absence de foi, mais l’absence de compassion 
envers nous-mêmes d’abord, puis envers nos frères et sœurs.

La compassion n’est pas de la pitié.
Elle s’abaisse pour relever avec elle.
Elle met debout pour louer ensemble.

Elle est un choix conscient, un mouvement intérieur qui conduit à l’action, une participation vivante à la miséricorde de Dieu.

La compassion n’est pas innée.
Elle se cultive.
Elle naît lorsque nous acceptons d’aller vers l’autre en reconnaissant qu’il est aussi un reflet de nous-même, et que Dieu se tient déjà là, dans cette rencontre.

Quand la foi devient partage concret, alors l’aurore surgit pour faire jaillit la lumière. 

L’aurore nait dans l’accueil offert à l’autre.

Elle éclot quand un regard est posé avec attention sur une sœur, sur un frère ; avec un respect de ses limites. 

Dans le pain partagé, dans la justice restaurée.

L’aurore de Dieu ne surgit pas à travers de grands discours, mais par une foi incarnée, vécue humblement dans nos réalités quotidiennes.

L’aurore de Dieu passe par la faiblesse

L’apôtre Paul écrit :
« Je suis venu chez vous faible, craintif et tout tremblant. »

Paul refuse la sagesse spectaculaire.
Il ne s’appuie ni sur la performance ni sur l’éloquence.
Il assume sa fragilité, Paul témoigne pour que notre foi repose sur la puissance de Dieu, et non sur les forces humaines.

La lumière de Dieu ne traverse pas des vases parfaits, mais des vases fissurés.
C’est lorsque nous cessons de masquer nos fragilités que Dieu peut les traverser et les transformer.

L’aurore de Dieu à la lumière de la résurrection

Voici le cœur de notre foi : 

Le Christ est ressuscité, et pourtant, il garde ses plaies. 

La Résurrection n’efface pas les blessures : elle les transfigure. 

La plaie devient témoignage. 

La blessure devient passage de vie. 

Le Christ ressuscité nous apprend que ce sont souvent nos plaies ouvertes à Dieu
qui deviennent nos plus grandes clartés.

L’aurore de Dieu se lève chaque fois que nous laissons la vie avoir le dernier mot.

Quand ce qui semblait perdu devient lieu de miséricorde, et source de témoignage.

L’aurore de Dieu dans l’Église

L’Église n’est pas la source de la lumière :
elle la laisse passer.

Comme l’aurore, elle ne fait pas de bruit.
Elle éclaire, et la nuit recule.

Quand nous, l’Eglise, accueillons la fragilité humaine, refusons l’indifférence, 
choisissons une justice humble, non revancharde.

L’aurore de Dieu se fait partage. 

Quand nous nous faisons solidaire face aux épreuves de la vie, alors l’aurore de Dieu devient visible dans le monde, comme une ville bâtie sur la montagne.

Frères et sœurs,
Dieu n’attend pas que tout soit réparé pour faire lever son aurore.
C’est au cœur même de la plaie que la lumière jaillit.
C’est dans la fragilité assumée que la puissance de Dieu se déploie.
C’est dans la compassion vécue que la foi devient visible.

Ne cherchons pas la lumière ailleurs que là où nous sommes.
Nous sommes lumière, et témoins de la grâce de Dieu.

Aujourd’hui, ici et maintenant, 

quand nous partageons nos bien,
quand nous relevons une sœur un frère,
quand nous choisissons la justice plutôt que l’indifférence, l’aurore de Dieu se lève.

Dieu peut faire de nos fissures des chemins de lumière.
Dieu écrit encore l’histoire du monde,
et cette histoire, il l’écrit avec chacun de nous.

J’aimerais finir avec une parole du prophète Ésaïe. Une parole qui peut nous donner de la saveur d’être des lumières dans le monde.

« Tes bonnes actions marcheront devant toi, et la gloire du Seigneur fermera la marche derrière toi. »

Amen.

Adjovi-Grâce Prince Agbodjan

Lecture : Zacharie 7,9 ; Psaumes 37,1-6 ; Matthieu 5,6

La justice

La justice concerne la manière dont nous vivons ensemble, dont nous prenons sons des uns et des autres. Et tout particulièrement des personnes les plus vulnérables. Cette manière de vivre touche de manière indissociable notre relation avec Dieu.

Là où la justice est bafouée, les relations humaines se fragilisent et notre relation avec Dieu est elle-aussi atteinte. A l’inverse, rechercher la justice, en avoir faim et soif, c’est reconnaître que notre foi ne peut être séparée de notre manière de vivre, de partager et de nous engager dans le monde.

Mission impossible ?

Mission impossible ?

C’est ce qu’a pensé un jour Martin Luther King, ce pasteur qui a lutté pour les droits civiques des noirs aux Etats-Unis. Au milieu de la nuit, il entend le téléphone, se lève, descend à la cuisine, décroche et entend : « Je vais te tuer ».

Ce n’est pas la première fois que King reçoit ce genre de menace. Mais cette nuit, seul, dans sa cuisine. Il n’en peut plus. Il n’y croit plus, il n’a plus de courage, plus d’énergie. Il choisit de tout arrêter.

Et c’est à ce moment-là que Dieu intervient. King, mystérieusement, entend une voix qui lui dit : « Défend la justice, défend la vérité, et je serai à tes côtés pour toujours ». King est transformé. Il n’a plus de crainte, plus d’incertitude. Il est prêt. Et on connaît son combat. Cette « expérience de la cuisine », comme il l’appellera plus tard, le transforme.

C’est sa spécialité à Dieu : créer un chemin là où n’y en a pas. Pensez à la mer Rouge traversée par les Hébreux lors la sortie d’Egypte, pensez à la résurrection de Jésus ! C’est souvent quand on croit Dieu absent, que tout est fini, que Dieu se révèle !

Rechercher la justice, mission impossible ? Avec Dieu, non. Mais la quête de la justice est un chemin exigeant ! Cela demande de croire, envers et contre tout, cela demande du courage. C’est désirer une vie réconciliée fondée sur la fidélité, la solidarité et la paix. Les injustices ne tombent pas du ciel comme une catastrophe naturelle. Elles sont le résultat de rapports de force, de choix politiques et économiques, de systèmes hérités tels le colonialisme, le patriarcat et le racisme. C’est eux qui choisissent qui a accès aux ressources, à la parole et à la sécurité. Nous vivons dans un monde profondément violent et déséquilibré.

L’Eglise

L’Eglise ne peut pas rester muette et inactive, elle doit agir, et elle le fait déjà. Je ne résiste pas à vous montrer un dessin de presse d’Alex, caricaturiste au journal de la Liberté, lors de l’élection du pape Léon XIV.

L’Eglise est appelée à être prophétique, à dénoncer l’injustice. Soyons celles et ceux qui non seulement demande la justice, mais incarnent cette faim et cette soif dans chaque programme, chaque partenariat, chaque relation.

Cette soif de justice se traduit par des actions concrètes de la mission, telles que celles lues dans le livre du prophète Zacharie : Conduisez-vous les uns envers les autres avec amour et bonté. N’opprimez ni les veuves, ni les orphelins, ni les étrangers, ni les pauvres. Ne préméditez aucun mal les uns à l’égard des autres.

Au Bénin, par exemple, la justice passe par l’alphabétisation. Une artisane à Cotonou, maman Adjo, se faisait régulièrement spolier. Depuis qu’elle a appris à lire, elle témoigne : « Révérende, maintenant, je peux lire la Parole de Dieu, et je ne peux plus me faire tromper par les hommes. ». 

Le DM à Cuba, là aussi, apporte un peu de justice. On l’a entendu, on l’a vu avec la présentation de Anne.

Instatisfaction

La justice est indissociable d’une relation restaurée avec Dieu et avec les hommes. Avoir faim et soif de justice, c’est adopter un état d’insatisfaction sacrée face à tout ce qui défigure l’image de Dieu dans l’être humain : la violence, la pauvreté, l’exclusion et surtout l’injustice.

Cette indignation doit nous donner des ailes. Vous avez probablement lu le billet d’Eloïse Deuker dans le journal de Morges il y a 10 jours. Elle se demandait si nos indignations étaient toujours légitimes, si parfois on ne passait pas à côtés de l’essentiel. Elle terminait en disant : notre indignation n’est saine que lorsqu’elle naît du souci de l’autre et du bien commun. S’indigner pour ce qui est juste, poursuivait-elle, c’est laisser notre sensibilité et notre colère s’élargir, jusqu’à inclure celles et ceux que l’on ne voit pas toujours. Fin de citation.

Avoir faim et soif de justice, c’est l’essentiel. Sans manger et sans boire il n’est pas possible de vivre. Sans justice, la vie n’est pas possible non plus.

La faim et la soif sont des réalités que de nombreuses communautés, que de nombreux pays, connaissent concrètement et profondément. Seule la justice peut changer le monde.

Conclusion

« Heureux celles et ceux qui pratiquent la justice ». Chouraqui, un Juif qui a traduit la Bible, ne dit pas « Heureux », mais « En marche ». « En marche celles et ceux qui pratiquent la justice ». Il y a un appel, une injonction, une exhortation.

Jésus n’invite pas seulement à espérer, il appelle à agir. Il nous montre que la justice n’est pas un concept, mais un chemin. Blaise Hoffmann dans un article récent disait : Pour ne pas confisquer le pouvoir, il faut cheminer, cheminer en questionnant. L’exact contraire des décisions hâtive et capricieuses de certains chefs d’Etat aujourd’hui. Fin de citation. Oui, la justice est un chemin. Alors, en marche !

Les femmes qui œuvrent dans l’agroécologie, les jeunes qui protègent l’environnement, les organisations qui défendent les droits des plus faibles, les hommes qui se battent pour conserver leur lopin de Terre, les bénévoles qui se donnent sans compter, Terre Nouvelle qui soutient tant de projets de par le monde.

Toutes et tous répondent déjà à cet appel ! Heureux sont-ils, heureuses sont-elles, car ils se rassasient du Royaume de Dieu.

Pensée du jour

Honore ton père et ta mère (c’est le premier commandement avec une promesse), afin que tu sois heureux et que tu vives longtemps sur la terre. (Éphésiens 6.1-4 "v. 2-3")

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