Les ministres de la paroisse partagent leur prédication

Les ministres déposent régulièrement leurs prédications sur le site de la paroisse afin de permettre aux personnes qui le désirent de retrouver l’essentiel de la prédication du dimanche.

La prédication depuis le lutrin ou la chaire ne se réduit pas à la lecture d’un texte. En effet, le prédicateur prend toujours des libertés face à son texte écrit, parce qu’il a devant lui une assemblée avec laquelle il entre en interaction au fur et à mesure que se vit la prédication.

Nous vous souhaitons une agréable lecture et n'hésitez pas à prendre contact avec la prédicatrice ou le prédicateur du jour.

Lectures : Exode 17,1-7 ; Apocalypse 7,13-17 ; Jean 4,22-30

Carême III

40 jours d’errance, suspendus entre la libération et le repos. 

40 jours d’errance, où nous découvrons qui nous sommes et qui est ce Dieu qui est venu vers nous, qui nous a sorti des ténèbres, de l’esclavage, de la mort.

40 jours d’errances, les uns avec les autres, pour nous-mêmes, dans le désert, 

là où notre vie est confrontée à ses limites, 

là où les faux semblants disparaissent

là où la vérité du cœur est exposée au grand jour. 

40 jours d’errances, où le silence se mêle aux voix tumultueuses de la colère, de la tristesse et de la peur. 

Exode

Ce récit du chapitre 17 de l’Exode m’intrigue. Il fait suite à l’épisode des cailles et de la manne (Exode 16) : après avoir pourvu à la faim, Dieu pourvoit à la soif. 

Le peuple fait un procès à Dieu et le met Dieu à l’épreuve. Est-il prêt à assurer le minimum vital à son peuple ? Car manger ne suffit pas. Il faut de l’eau – surtout dans le désert. D’autant plus que pour l’instant, ils ont suivi la route qu’il indiquait. 

Ce qui m’a étonné, c’est que Dieu accède à la demande sans ronchonner – sans faire de reproche au sujet de ce « procès ».

Ça m’a étonné, parce que cette histoire, je l’associe habituellement à un moment de rébellion – une perspective qui nous vient en fait du Psaume 95 : « Aujourd’hui, écoutez ce que Dieu dit : ‘Ne fermez pas votre cœur, comme vos ancêtres à Mériba, comme à Massa, dans le désert. À ce moment-là, ils m’ont provoqué. Ils avaient vu ce que j’avais fait, et pourtant, ils m’ont demandé des preuves. […] alors dans ma colère j’ai fait ce serment : ‘Ils n’entreront pas dans le pays où je leur ai préparé le repos’ » (Ps 95,8-11) Un texte repris aussi dans le Nouveau Testament dans la lettre aux Hébreux (3,8). 

Il faut toutefois noter que le Psaume semble plutôt faire allusion à la version de cette même histoire que nous retrouvons aussi dans le livre des Nombres (20,1-13), où Dieu annonce précisément que cette génération n’entrera pas dans le pays. 

Dans la version de l’histoire que nous avons entendue aujourd’hui, celle de l’Exode, ce n’est pas le cas. Face à la soif, Dieu donne simplement à boire – alors même que le peuple était en train de lui faire un procès. 

Peut-être en est-il ainsi, parce que Dieu sait bien à quel point l’eau est vitale pour nous.

L'eau et nous

Le corps d’une personne adulte est composé de 60-65% d’eau. Notre santé dépend en conséquence d’une bonne alimentation en eau. Sans eau, le corps fonctionne moins bien – et surtout notre cerveau ! Grosse fatigue, douleurs, mais aussi difficultés à penser.

On peut vivre 3 à 7 jours sans s’alimenter en eau. À la fin le sang s’épaissit, la peau se craquèle, les organes cessent de fonctionner. Coma. Mort.

En 2002, le comité des Nations unies avait défini le droit à l’eau de la manière suivante : « le droit à l’eau consiste en un approvisionnement suffisant, physiquement accessible et à un coût abordable pour les usages personnels et domestiques de chacun ». Le 28 juillet 2010, l’Assemblée générale de l’ONU a reconnu l’accès à une eau de qualité et à des installations sanitaires comme un droit humain. 

Aujourd’hui, d’après l’UNICEF (2025), 2,1 milliards de personnes n’ont pas accès à une eau potable saine et contrôlée, avec évidemment un déséquilibre notable entre pays développés et non-développés. À peu près 1/4 de la population mondiale.

Une réalité bien éloignée pour nous. La Suisse est parfois appelée le « château d’eau » de l’Europe. En 2021 on a mesuré un débit de 914 millions de m3 d’eau. Notre territoire contient 6% de la quantité d’eau du Continent européen, une richesse qui se trouve surtout dans les nappes phréatiques.

Je ne sais pas si nous savons vraiment ce qu’est la soif – sauf peut-être quelques personnes atteintes d’une maladie grave. Mais collectivement, j’en doute. 

La spiritualisation de la soif

Mais, me diriez-vous, heureusement que l’évangile ne nous oriente pas sur cette soif-là ! Il y a une soif bien plus essentielle que celle qui se termine dans la déshydratation. 

L’évangile selon Jean semble nous ouvrir sur une autre compréhension de la soif – nous avons entendu une partie du récit de la rencontre entre Jésus et la femme samaritaine. De fil en aiguille Jésus semble amener son interlocutrice à une nouvelle compréhension de la soif : finalement, l’enjeu n’est pas tant d’étancher la soif physique, que de reconnaître qu’avec Jésus c’est le Christ qui vient dans le monde. La soif est au mieux une métaphore pour notre besoin de salut. 

La suite du passage parait d’ailleurs confirmer ce mouvement : lorsque les disciples proposent à Jésus de manger quelque chose, il leur répond « J’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. […] Dieu m’a envoyé dans le monde. Ma nourriture, c’est de faire ce que Dieu veut et de réaliser jusqu’au bout le travail qu’il m’a donné. » (4,32.34).

La « vraie eau », la « vraie nourriture », c’est une nourriture spirituelle – c’est une nourriture qui transforme la vie, au point que celles et ceux qui vivent dans la foi au Christ, ne souffrent plus de la faim et de la soif, et ne craignent plus la mort.

C’est d’ailleurs l’expérience dont attestent les martyrs – celles et ceux que l’Apocalypse dépeint comme les nouveaux prêtres de Dieu. Celles et ceux qui s’en tiennent à Jésus-Christ, alors que le monde déchaîne sur eux sa violence.

« Oui, l’Agneau qui est près du siège royal sera leur berger. Il les conduira vers des sources d’eau, d’une eau qui donne la vie et Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux. » (Ap. 7,17)

La soif spirituelle ?

Alors on arrive à cette conclusion : tout le monde est mortel, tout le monde à « soif », donc tout le monde a besoin de l’eau que Jésus offre. 

La soif : une métaphore forte pour dire la dépendance à Dieu, une dépendance existentielle, spirituelle, totale – dans la vie, comme dans la mort. Reconnaître cette dépendance ce serait accéder au vrai bonheur, à la vraie vie, d’une telle manière que même la mort n’a plus de pouvoir sur nous.

La « soif » devient alors une image pour mettre des mots sur le désir de Dieu – un désir qui ne cesse de brûler qu’une fois que nous sommes au contact de Dieu lui-même.

La soif de Dieu

Nous avons besoin d’eau. Et dans une majeure partie de notre existence, nous dépendons du fait que quelqu’un soit prêt à nous en donner – c’est le cas à la naissance. C’est souvent le cas en fin de vie, ou dans des grands états de maladie. C’est le cas pour 25% de la population mondiale.

Je reprends l’histoire de la Samaritaine : tout le quiproquo commence par le fait que c’est Jésus qui demande à boire. Si on prend l’Évangile au sérieux, cela veut dire que c'est Dieu lui-même qui demande à boire à cette femme. Dieu est en chemin, il est fatigué, il est déshydraté : il demande à boire.

À la fin de cette histoire, son dénouement, toute la population d’une ville goûte aux sources d’eau vives, celles qui coulent jusque dans la vie éternelle. 

Mais en attendant, Jésus – Dieu – n’a toujours pas eu l’eau qu’il a demandé. « Dieu m’a envoyé dans le monde. Ma nourriture, c’est de faire ce que Dieu veut et de réaliser jusqu’au bout le travail qu’il m’a donné. » 

“Jusqu'au bout” signifie quelque chose de précis : l'élévation sur la croix – ce moment qui se trouve au bout du temps de Carême.

Vous souvenez-vous de la dernière phrase que Jésus prononce avant de mourir en croix dans l’évangile selon Jean ? « Tout est accompli » (19,30).

Et est-ce que vous vous souvenez la phrase qui précède ? « J’ai soif » (Jean 19,28) 

Et que lui donne-t-on à boire ? Du vinaigre.

* * * 

Dans le désert, le peuple d’Israël avait soif. Il a menacé Moïse. Il a même fait un procès à Dieu. Et face à cette demande, Dieu a donné à boire – sans rien demander en retour.

Amen

Questions à méditer

Quand ai-je eu pour la dernière fois la gorge sèche ?

Quand est-ce la dernière fois qu’une personne m’a demandé à boire ?

Ai-je déjà refusé l’eau à quelqu’un ?

Lectures : Lamentations 3,40-48 ; Evangile selon Matthieu 4,1-11 ; 1 Pierre 2,21b-25

Entre le début et la fin

Au début du carême, les lectionnaires nous invitent à entendre le récit de la tentation de Jésus au désert : ce moment où Jésus est soumis à l’épreuve par le diable – le diviseur – et ressort victorieux. C’est un moment fondateur pour son ministère, qui va colorer tout ce qui se passe par la suite.

Dans l’évangile selon Matthieu, un fil se noue entre ce moment fondateur et la fin, du ministère : il se joue dans une forme de refus de la puissance que Jésus tient de son Père – ou en tout cas d’une certaine manière de faire usage de cette puissance. 

Le diable fait passer Jésus par trois formes de tentations : j’aimerais porter l’attention sur la deuxième forme – celle qui implique les anges. 

Je relis le passage : « Le diable l’emmena à la ville sainte et le fit se tenir sur le sommet du temple. Il lui dit : ‘Si tu es le fils de Dieu, jette-toi en bas – car il est écrit : *Il ordonnera à ses anges de te porter dans leurs mains, en sorte que ton pied ne heurte aucune pierre.*’ (Ps 91,11) Jésus lui répondit : ‘Il est aussi écrit : *Ne met pas à l’épreuve Yhwh ton dieu*’ » (Dt 6,16 et al.)

Le diable tente Jésus avec une forme subtile d’abus de pouvoir : en tant que fils de dieu, Jésus dispose de la puissance de son père – et notamment de la puissance cosmique et spirituelle des anges.

Cette tentation revient à la fin de l’Évangile. Je vais maintenant lire ce passage où Jésus se fait trahir par Judas et livré aux forces des prêtres et des anciens : « les autres s'approchèrent, mirent la main sur Jésus et l'arrêtèrent. Un de ceux qui étaient avec Jésus tira son épée, frappa le serviteur du grand-prêtre et lui coupa l'oreille. Jésus lui dit : ‘Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prennent l'épée périront par l'épée. Ne sais-tu pas que je pourrais appeler mon Père à l'aide et qu'aussitôt il m'enverrait plus de douze armées d'anges ? Mais, en ce cas, comment s'accompliraient les Écritures qui déclarent que cela doit se passer ainsi ?’ »  (Mt 26,50b-54 NFC) On connaît la suite : les disciples l’abandonnent et Jésus passera devant un procès qui mènera à sa mort.

Mais le lien que je veux vous inviter à voir passe par la référence aux anges. Jésus refuse à nouveau de faire usage de cette puissance angélique qui, pourtant, est à sa disposition. Mais il y a là quelque chose de plus que ce qui était dit lors du récit de la tentation : c’est l’accomplissement des promesses de Dieu qui dépend de ce refus. 

Jésus aurait pu faire appel aux armées de son Père – il dispose de cette puissance. Mais il ne le fait pas. 

Là où le diable proposait un test un peu absurde et vaniteux – juste se jeter du temple, pour voir si les anges répondront présents – ici le test devient mortellement sérieux : en ne sollicitant pas l’armée des anges, Jésus s’expose à la violence débridée de ses adversaires – ce qui le mènera à la mort. 

La manière de répondre à la violence n’est pas anodine. Elle joue un rôle dans l’histoire de Dieu avec nous – elle dit quelque chose de notre destinée, de notre avenir en Dieu, de notre existence profonde.

Sur le moment, les disciples ne sont pas prêts à suivre Jésus dans cette épreuve. C’est seul qu’il la traversera.

Le tournant de Pâques

Mais on sait que l’histoire ne s’arrêtera pas là. Jésus entrera dans la mort et d’une manière particulièrement ignoble, injuste et extrême.

Ainsi, si les disciples fuient l’épreuve de la violence, les communautés portées par la foi en la résurrection de Jésus auront un tout autre discours : c’est ce que nous avons entendu dans la première lettre de Pierre.

Face aux injustices et aux violences qui frappent les membres de ces communautés, la réponse de Pierre avec celles des disciples lors de la capture de Jésus : là où eux ont fui, Pierre met l’attitude de Jésus au centre de l’attention.

Face à ce que vous subissez, prenez Jésus comme exemple, suivez ses traces : à l’insulte il ne répondait pas par l’insulte, à la menace il répondait par la confiance. Face à la violence qui lui tombe dessus, Jésus est celui qui refuse de rentrer dans l’escalade, la montée en symétrie. Face à la violence subie, il ne se fait pas juge, mais laisse le jugement à un autre.

Cette manière de répondre à la violence inaugure une nouvelle manière de vivre, un nouveau style de vie, une nouvelle manière d’exister dans le monde face à la violence. Et c’est à cette manière de vivre que l’auteur de cette lettre fait appel au moment d’encourager ses communautés face aux injustices qui frappent leurs membres.

Et on le sait : les premiers chrétiens impressionneront les citoyens de l’empire par leurs actes de solidarité, mais aussi par leur manière de tenir jusqu’au bout à cette vie – jusque dans les morts plus sanglantes et atroces.

C’est le paradoxe de Jésus : ce n’est pas en répondant à la violence par la violence qu’il va conquérir les cœurs de l’empire. C’est avec cette forme de renoncement.

L’ancre

Ce renoncement n’est pas vide : ce n’est pas un abandon résigné, ou un saut dans le vide. C’est un acte de confiance envers le Père, celui auquel Jésus se sait intimement lié. Celui qui, trois jours après sa mort, éclatera les portes de l’enfer, pour faire sortir son fils bien aimé. 

C’est cette confiance dont témoigne Jésus au début de son ministère, qui se manifeste dans cette réponse qu’il donne au diable : « Ne mets pas à l’épreuve Yhwh ton dieu » – parce que ce Dieu est un Dieu qui tient sa Parole. Et c’est cette même confiance qui le soutient jusqu’à sa mort – une confiance qui devient la marque d’identité de tous celles et ceux qui se sont mis à marcher dans ses pas.

L’envers de l’exemple

Donc la question initiale était : comment répondre à la violence qui nous fait face ? 

Si l’on suit la première lettre de Pierre, la réponse semble simple : suivez l’exemple de Jésus. [C’est d’ailleurs un peu ce qu’annonçait déjà le pasteur Jakob Medang au culte dimanche passé : il avait en fait déjà tout dit !]

Et peut-être faudrait-il s’en tenir là… mais en même temps… ce n’est pas si simple.

Avant la résurrection, les disciples ont fui. Et la première lettre de Pierre – tout comme le Nouveau Testament dans son ensemble – donne l’impression qu’au fond, après la résurrection, plus personne n’a de raisons de fuir. 

C’est sans doute oublier tous celles et ceux qui ne sont pas allés jusqu’au martyr sanglant pour leur foi. Et ils sont nombreux.

Dans la foule de celles et ceux qui, à un moment ou à un autre, ont porté le nom de « chrétien » dans leur vie, ou qui se sont dit disciples du Christ, on trouvera sûrement une majorité de parjures, de personnes qui ne sont pas allées jusqu’au bout, de personnes qui ont répondu de manière symétrique à la violence, qui ont fait usage de la puissance dont ils disposaient, pour se préserver, pour ne pas avoir à subir la violence.

Alors dans ce cadre, l’exemple du Christ devient une instance de jugement proprement inhumaine. Un jugement qui nous enfonce et nous condamne à notre place, plutôt que de nous élever hors de notre marasme.

Ne pas se surestimer

Non : suivre l’exemple du Christ ne signifie pas qu’il faille nous surestimer. Ce n’est pas croire que nous serons plus forts que la violence qui nous fait face et qui se jette sur nous. Nous ne le serons pas. Point. Et si nous essayons de l’être, nous avons déjà échoué.

Non, l’exemple de Jésus ne nous invite pas à nous surestimer. Il nous invite à nous ancrer encore plus dans la promesse de Dieu. Un appel à approfondir, à affiner ce qu’il en est de la présence de Dieu face à cette violence.

J’en arrive enfin à ce premier texte que nous avons entendu tout à l’heure, celui qui est tiré du livre des Lamentations. 

« Nous nous révoltons, nous te trahissons et toi, tu ne nous pardonnes pas. Tu t’enveloppes de colère et tu nous poursuis, tu massacres sans pitié. Tu t’enveloppes de ta nuée pour que la prière ne te parvienne pas. » (Lam 3,42-44 NFC)

Si le dieu créateur du ciel et de la terre, celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts, qui nous donne jour après jour son esprit de vie, si ce dieu est bien celui qui a promis d’être avec nous, qui s’est lié à nous – alors il faut oser ce genre de parole, les questions qu’elles soulèvent. Plus précisément : la mise en question de notre image de Dieu.

Dieu n’est pas immunisé à la violence que nous subissons. Elle l’affecte – elle vient se placer entre lui et celui ou celle qui subit la violence. Elle vient pour ainsi dire prendre sa place, au point où il n’est plus possible de faire la différence entre Dieu, le créateur de toute chose, et la violence subie.

« Tu t’enveloppes de colère et tu nous poursuis, tu massacres sans pitié. Tu t’enveloppes de ta nuée pour que la prière ne te parvienne pas. » Ces mots peuvent paraître durs. Choquant. Où est le Dieu d’amour et de miséricorde, de pardon et de grâce ? 

Peut-être qu’on aurait envie de contredire la personne qui prie ainsi : lui dire qu’elle est aveuglée par sa souffrance, qu’il faut qu’elle prenne un peu de hauteur. Tu te trompes ! Dieu n’est pas ainsi ! Sois fort, ait confiance ! 

En répondant cela, nous cédons à la tentation – nous faisons appel à la puissance de notre foi, pour répondre à la violence qui nous heurte, mais surtout pour faire taire celui ou celle qui la subit. Mieux vaut alors se taire soi-même. Le silence, même maladroit, sera un blasphème moins grand qu’une parole qui vise d’abord à nous protéger nous-mêmes. 

Mais il y a aussi le silence empathique – une présence qui reconnaît, qui se fait témoin de la prière, sans avoir à surajouter des mots. Et peut-être que l’on trouvera les mots pour se joindre à cette prière impossible du souffrant. 

Il se pourrait que ce soit une manière de se placer dans les traces que le Christ nous a laissées. 

Les anges à la fin

À la fin, n’oublions pas que les anges : Jésus n’a pas abusé du pouvoir des anges, que ce soit dans le désert, ou lors de son arrestation. Mais ce sont eux, les anges, qui sont venus le nourrir dans le désert. Et c’est aussi un ange qui a fendu le ciel pour rouler la pierre de son tombeau.

Face à la violence, ne pas abuser du pouvoir qui nous est confié, mais demeurer dans l’amour que Jésus-Christ a manifesté. Approfondir la confiance – jusque dans la colère la plus noire. Et se réjouir lorsque nous rencontrons des anges au bord du chemin. 

Lectures : Matthieu 5,1-12

Introduction

Ce texte de l'évangile nous présente Jésus qui monte dans la montagne, comme Moïse en son temps, non pour recevoir la loi mais pour y promulguer sa propre loi. Et comme les rabbins de son époque, Jésus s'assied pour enseigner. Pour son premier grand enseignement populaire, il commence par un genre littéraire (les béatitudes) connu de l'Ancien Testament, particulièrement dans le corpus des écrits, notamment dans les livres des Psaumes, des Proverbes et de Daniel. Il ouvre la bouche pour annoncer une déclaration importante, un enseignement nouveau, un renversement de la norme au sujet du bonheur. Jésus présente des béatitudes qui indiquent la voix à suivre pour hériter du bonheur dans ce monde. 

Dans notre civilisation, dans notre culture marquée par le matérialisme, le bonheur se réduit parfois à l’acquisition de biens matériels ou immatériels, à la valeur monétaire de nos avoirs, ou à la somme des honneurs que nous tirons de notre vécu, de nos combats et de nos expériences. Tel un indice qu’on peut calculer ou mesurer, le bonheur n’est pour beaucoup aujourd’hui qu’une simple donnée quantifiable avec pour unité de mesure l’argent. On peut donc être considéré comme heureux si on a de l'argent, si on a plusieurs comptes bien garnis et bien fournis en banque, si on peut s'acheter ce qu'on veut quand on veut. Une sagesse de notre époque dit d'ailleurs que l'argent ne rend peut-être pas heureux mais que c'est la seule chose qui compense de ne pas l'être. Cette façon de concevoir le bonheur existait déjà au temps de Jésus. C’est certainement pourquoi il débute son sermon sur la montagne par ce renversement de la vision du bonheur.

Heureux

L’expression « heureux » que l’on retrouve neuf fois dans notre texte et qui se rapporte à huit béatitudes traduit un état de bonheur et de joie d’une part, mais aussi l’expression de la bénédiction d’autre part. Pour Jésus, ceux qui sont heureux sont aussi bénis. Mais de qui s’agit-il ? Paradoxalement, il va citer les pauvres, les affligés, les débonnaires, les affamés et assoiffés, les miséricordieux, les persécutés et outragés …  Pour Jésus, ceux-là sont heureux car le royaumes des cieux est à eux, ils hériteront la terre, ils seront consolés, ils seront rassasiés, ils obtiendront miséricorde, ils verront Dieu et ils seront appelés fils de Dieu. Ce dimanche je voudrais qu'on revisite ensemble trois de ces béatitudes.

Les pauvres en esprit

Dans la première au verset 3, Jésus proclame heureux ceux qui sont pauvres en esprit. Les pauvres dont il est question ici sont dits pauvres en esprit. Il ne s’agit donc pas de la pauvreté matérielle, mais de cette disposition spirituelle qui consiste à ne pas se voir plus beau qu’on ne l’est, ou à se prendre pour ce qu’on n’est pas. L’expression qui est appropriée pour en parler dans l’Ancien Testament est « anavîm », qui signifie littéralement courbés, et donc humbles. Le prophète Sophonie parle des « humbles du pays » dans un oracle qui appelle à la conversion. Il leur demande de chercher le Seigneur avec humilité et justice afin d’être épargnés au jour de la colère de Dieu (Sophonie 2, 3). Ici, Jésus leur annonce plutôt une bonne nouvelle : c’est que le royaume des cieux est à eux. Il proclame heureux et bienheureux, ceux qui se distinguent par leur humilité. 

Pendant que les puissants du monde entier se battent pour la conquête de nouveaux territoires y compris par la force, Jésus annonce aux humbles une merveilleuse nouvelle : La récompense de leur humilité n’est rien d’autre que la possession du plus grand des royaumes qui est le royaume des cieux. En français, le mot humble dérive de la racine latine humus (terre). Ainsi donc, les humbles dont parle Jésus sont des personnes qui savent qu'elles ne sont que poussière et qui par conséquent attendent tout de Dieu. Les humbles sont ceux qui se prennent pour ce qu'ils sont et jamais pour ce qu’ils ne sont que dans leur imaginaire et dans leur prétention. Les humbles sont aussi ceux qui comme le Christ, ont le souci de l’autre et font de sa croissance, de son bonheur et de son épanouissement, leur cheval de bataille et la quintessence de leur mission terrestre. En réalité, l'humilité chrétienne ne consiste pas pour celui qui est grand à descendre pour être au niveau des petits, pour vivre désormais à leur niveau.  Elle est au contraire le fait pour celui qui est grand, de se rabaisser pour prendre à sa charge les petits afin de les élever jusqu'à son niveau et même au-delà.  C’est pourquoi Jésus a dit à ses disciples : « celui qui croit en moi fera aussi les œuvres que je fais, et il en fera de plus grandes (Jn 14, 12).

Les affligés

La deuxième béatitude qui nous intéresse ce matin se trouve précisément au verset 4. Jésus y proclame heureux ceux qui sont affligés, littéralement ceux qui pleurent. Au sens propre, quel bonheur y a-t-il à pleurer ? Quel bonheur y a-t-il à être dans l'affliction ? Paradoxalement, Jésus considère ceux qui pleurent comme étant heureux, alors qu’il n’est pas question ici de larmes de joie. Tout au long de son ministère, Jésus était auprès de ceux qui pleuraient. Il leur proclamait la bonne nouvelle du Royaume, il guérissait toute maladie et toute infirmité. 

Si Jésus a donc consacré du temps à guérir et à délivrer ses contemporains, cela veut dire que toute souffrance en particulier la maladie et l'infirmité sont à combattre.  Pour lui, pleurer de douleur ou de chagrin ne peut pas être du bonheur. En revanche, pleurer des larmes du repentir, se lamenter à cause de ses péchés et souffrir de savoir qu'on s’est éloigné de la volonté de Dieu est source de promesse et de bénédiction. Ceux qui pleurent ainsi ont l’assurance d’être consolés. Cette consolation ne consistera pas à donner des mouchoirs à ceux qui pleurent pour sécher leurs larmes. Elle invite à agir en amont pour mettre un terme à ce qui les faisait pleurer. Le Deutéro-Esaïe parle abondamment de la consolation d’Israël comme d’un temps de délivrance proche par lequel le Seigneur va ramener son peuple en déportation à Sion. Ce temps sera aussi un temps d’effacement des péchés. C’est pourquoi le Messie est présenté comme le Consolateur.

Les artisans de paix 

Enfin, la troisième béatitude qui nous intéresse se trouve au verset 9. Jésus déclare heureux ceux qui procurent la paix. C’est eux qui seront appelés fils de Dieu. Procurer la paix, c’est œuvrer pour la paix, fabriquer la paix, travailler de ses mains pour la paix. Ceux qui travaillent ainsi sont de véritables artisans de la paix, qui se détournent des querelles, des divisions, de la haine, des conflits et des luttes armées. C’est pourquoi ils seront appelés fils de Dieu, fils du Dieu de paix et frères de Jésus-Christ le Prince de paix qui a dit : « je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » (Jn 14, 27a). 

La recherche de la paix selon Jésus ne se limite pas à de simples slogans creux, encore moins à la platitude des idées philosophiques. Elle consiste dans le renoncement à la guerre, à la violence et à tout ce qui porte atteinte à l'intégrité de l’autre, à son bonheur et à son épanouissement. Un véritable artisan de la paix ne peut donc être à la fois pyromane et sapeur-pompier. Celui qui cherche la paix est en tout temps et en tout lieu un homme de paix qui véhicule un discours de paix, et qui ne promeut pas la vengeance, conformément à l'enseignement de Jésus qui demande à celui qui est frappé sur une joue de présenter l'autre joue à celui qui l'a frappé.

Exhortation

Bien aimés dans le Seigneur, la vision du bonheur que Jésus nous propose dans ce texte nous heurte violemment. Elle bouscule notre vécu, notre expérience de la vie et nos convictions profondes. C’est aussi cela la vocation même de la volonté de Dieu pour nous, que sa parole nous touche, nous bouscule et nous transforme, pour faire de nous des nouvelles créatures dont la vision du monde n'est plus centrée sur l'expérience humaine ou sur la volonté des hommes, mais sur la parole du Seigneur. En ce dernier dimanche avant le temps du carême, ma prière est que le Seigneur transforme vos cœurs et votre vision du bonheur, qu’il installe en vous la véritable humilité qui vient de lui, qu'il fasse de vous des artisans de paix et qu'il fasse de vous des hommes qui pleurent pour la bonne cause. Alors et seulement alors, vous serez appelés fils de Dieu, vous serez consolés et le royaume des cieux sera à vous. 

Amen 

 

Lectures : Ésaïe 58,6-10 ; 1 Corinthiens 2,1-5 ; Matthieu 5,13-16

Prédication

L’aurore de Dieu pour nous

Non pas demain.
Non pas après la perfection.
Mais aujourd’hui, ici et maintenant.

Frères et sœurs,
en ce dimanche, la Parole rejoint l’ordinaire de nos vies :
nos fatigues, nos fragilités, nos blessures visibles et invisibles.
Et pourtant, ce qu’elle nous annonce est extraordinaire.

L’aurore de Dieu pour nous commence par une identité.

Dans l’Évangile de Mathieu, Jésus déclare :
« Vous êtes la lumière du monde. »

Il ne dit pas : devenez, essayez, pouvez être.
Il dit : vous êtes.
Avant nos œuvres, avant nos réussites ou nos échecs, il y a une identité reçue, un héritage, nous sommes lumière.

Mais Jésus ajoute une mise en garde : cette lumière peut être cachée. Et le sel peut perdre sa saveur.
Le danger ici n’est pas la nuit, mais que la lumière soit recouverte.

Je choisis ce matin de m’arrêter sur la lumière qu’annonce l’aurore.

L’aurore, quand la lumière se lève est comme une promesse insufflée par Dieu, qui fait respirer nos existences de l’innocence du premier jour. 

L’aurore est cette lumière fragile et fidèle qui revient chaque matin.
Elle fend la nuit comme la foi traverse nos doutes : doucement, mais sûrement.
Elle nous rappelle que la chute n’a jamais le dernier mot, que nos erreurs n’ont pas le pouvoir d’éteindre la promesse,  le don de Dieu.

L’aurore de Dieu commence quand nous cessons de détourner le regard,

Quand nous acceptons de voir la lumière déposée en nous, même sous le poids de nos ombres.

L’aurore de Dieu face à la blessure du monde

Le prophète Ésaïe parle de plaies bien réelles.
On pourrait être tenté de croire qu’il s’agit de blessures visibles, celles qui surviennent lors d’un accident ou d’un choc brutal.
Mais Ésaïe parle d’une autre blessure, plus profonde, plus silencieuse mais aussi présente dans nos réalités d’aujourd’hui.

Il précise au verset 7 :

« C’est partager ton pain avec celui qui a faim, loger les pauvres qui n’ont pas de maison, 

habiller ceux qui n’ont pas de vêtements. 

C’est ne pas te détourner de celui qui est ton frère.

Plus de deux mille sept cents ans ont passé, et pourtant ces plaies demeurent ouvertes.
La faim persiste.
L’injustice se perpétue.
L’exclusion et l’indifférence continuent de fracturer l’humanité. 

Ésaïe ne décrit pas seulement des manques matériels, de ressources :
il dénonçait une foi qui s’était coupée de la compassion, 

une spiritualité qui confesse Die, sans se laisser toucher par la souffrance de l’autre.

La plaie n’est donc pas refermée.
Cette parole reste brûlante d’actualité.

Et pourtant, c’est au cœur même de ce constat, Ésaïe proclame une promesse essentielle :

« Alors ta lumière jaillira comme l’aurore,
et ta plaie se refermera vite. »

Remarquons ceci : ici la lumière et la plaie sont intimement liées.
La guérison survient à la blessure quand les soins nécessaires lui sont donnés.

La blessure du monde n’est peut-être pas l’absence de foi, mais l’absence de compassion 
envers nous-mêmes d’abord, puis envers nos frères et sœurs.

La compassion n’est pas de la pitié.
Elle s’abaisse pour relever avec elle.
Elle met debout pour louer ensemble.

Elle est un choix conscient, un mouvement intérieur qui conduit à l’action, une participation vivante à la miséricorde de Dieu.

La compassion n’est pas innée.
Elle se cultive.
Elle naît lorsque nous acceptons d’aller vers l’autre en reconnaissant qu’il est aussi un reflet de nous-même, et que Dieu se tient déjà là, dans cette rencontre.

Quand la foi devient partage concret, alors l’aurore surgit pour faire jaillit la lumière. 

L’aurore nait dans l’accueil offert à l’autre.

Elle éclot quand un regard est posé avec attention sur une sœur, sur un frère ; avec un respect de ses limites. 

Dans le pain partagé, dans la justice restaurée.

L’aurore de Dieu ne surgit pas à travers de grands discours, mais par une foi incarnée, vécue humblement dans nos réalités quotidiennes.

L’aurore de Dieu passe par la faiblesse

L’apôtre Paul écrit :
« Je suis venu chez vous faible, craintif et tout tremblant. »

Paul refuse la sagesse spectaculaire.
Il ne s’appuie ni sur la performance ni sur l’éloquence.
Il assume sa fragilité, Paul témoigne pour que notre foi repose sur la puissance de Dieu, et non sur les forces humaines.

La lumière de Dieu ne traverse pas des vases parfaits, mais des vases fissurés.
C’est lorsque nous cessons de masquer nos fragilités que Dieu peut les traverser et les transformer.

L’aurore de Dieu à la lumière de la résurrection

Voici le cœur de notre foi : 

Le Christ est ressuscité, et pourtant, il garde ses plaies. 

La Résurrection n’efface pas les blessures : elle les transfigure. 

La plaie devient témoignage. 

La blessure devient passage de vie. 

Le Christ ressuscité nous apprend que ce sont souvent nos plaies ouvertes à Dieu
qui deviennent nos plus grandes clartés.

L’aurore de Dieu se lève chaque fois que nous laissons la vie avoir le dernier mot.

Quand ce qui semblait perdu devient lieu de miséricorde, et source de témoignage.

L’aurore de Dieu dans l’Église

L’Église n’est pas la source de la lumière :
elle la laisse passer.

Comme l’aurore, elle ne fait pas de bruit.
Elle éclaire, et la nuit recule.

Quand nous, l’Eglise, accueillons la fragilité humaine, refusons l’indifférence, 
choisissons une justice humble, non revancharde.

L’aurore de Dieu se fait partage. 

Quand nous nous faisons solidaire face aux épreuves de la vie, alors l’aurore de Dieu devient visible dans le monde, comme une ville bâtie sur la montagne.

Frères et sœurs,
Dieu n’attend pas que tout soit réparé pour faire lever son aurore.
C’est au cœur même de la plaie que la lumière jaillit.
C’est dans la fragilité assumée que la puissance de Dieu se déploie.
C’est dans la compassion vécue que la foi devient visible.

Ne cherchons pas la lumière ailleurs que là où nous sommes.
Nous sommes lumière, et témoins de la grâce de Dieu.

Aujourd’hui, ici et maintenant, 

quand nous partageons nos bien,
quand nous relevons une sœur un frère,
quand nous choisissons la justice plutôt que l’indifférence, l’aurore de Dieu se lève.

Dieu peut faire de nos fissures des chemins de lumière.
Dieu écrit encore l’histoire du monde,
et cette histoire, il l’écrit avec chacun de nous.

J’aimerais finir avec une parole du prophète Ésaïe. Une parole qui peut nous donner de la saveur d’être des lumières dans le monde.

« Tes bonnes actions marcheront devant toi, et la gloire du Seigneur fermera la marche derrière toi. »

Amen.

Adjovi-Grâce Prince Agbodjan

Lecture : Zacharie 7,9 ; Psaumes 37,1-6 ; Matthieu 5,6

La justice

La justice concerne la manière dont nous vivons ensemble, dont nous prenons sons des uns et des autres. Et tout particulièrement des personnes les plus vulnérables. Cette manière de vivre touche de manière indissociable notre relation avec Dieu.

Là où la justice est bafouée, les relations humaines se fragilisent et notre relation avec Dieu est elle-aussi atteinte. A l’inverse, rechercher la justice, en avoir faim et soif, c’est reconnaître que notre foi ne peut être séparée de notre manière de vivre, de partager et de nous engager dans le monde.

Mission impossible ?

Mission impossible ?

C’est ce qu’a pensé un jour Martin Luther King, ce pasteur qui a lutté pour les droits civiques des noirs aux Etats-Unis. Au milieu de la nuit, il entend le téléphone, se lève, descend à la cuisine, décroche et entend : « Je vais te tuer ».

Ce n’est pas la première fois que King reçoit ce genre de menace. Mais cette nuit, seul, dans sa cuisine. Il n’en peut plus. Il n’y croit plus, il n’a plus de courage, plus d’énergie. Il choisit de tout arrêter.

Et c’est à ce moment-là que Dieu intervient. King, mystérieusement, entend une voix qui lui dit : « Défend la justice, défend la vérité, et je serai à tes côtés pour toujours ». King est transformé. Il n’a plus de crainte, plus d’incertitude. Il est prêt. Et on connaît son combat. Cette « expérience de la cuisine », comme il l’appellera plus tard, le transforme.

C’est sa spécialité à Dieu : créer un chemin là où n’y en a pas. Pensez à la mer Rouge traversée par les Hébreux lors la sortie d’Egypte, pensez à la résurrection de Jésus ! C’est souvent quand on croit Dieu absent, que tout est fini, que Dieu se révèle !

Rechercher la justice, mission impossible ? Avec Dieu, non. Mais la quête de la justice est un chemin exigeant ! Cela demande de croire, envers et contre tout, cela demande du courage. C’est désirer une vie réconciliée fondée sur la fidélité, la solidarité et la paix. Les injustices ne tombent pas du ciel comme une catastrophe naturelle. Elles sont le résultat de rapports de force, de choix politiques et économiques, de systèmes hérités tels le colonialisme, le patriarcat et le racisme. C’est eux qui choisissent qui a accès aux ressources, à la parole et à la sécurité. Nous vivons dans un monde profondément violent et déséquilibré.

L’Eglise

L’Eglise ne peut pas rester muette et inactive, elle doit agir, et elle le fait déjà. Je ne résiste pas à vous montrer un dessin de presse d’Alex, caricaturiste au journal de la Liberté, lors de l’élection du pape Léon XIV.

L’Eglise est appelée à être prophétique, à dénoncer l’injustice. Soyons celles et ceux qui non seulement demande la justice, mais incarnent cette faim et cette soif dans chaque programme, chaque partenariat, chaque relation.

Cette soif de justice se traduit par des actions concrètes de la mission, telles que celles lues dans le livre du prophète Zacharie : Conduisez-vous les uns envers les autres avec amour et bonté. N’opprimez ni les veuves, ni les orphelins, ni les étrangers, ni les pauvres. Ne préméditez aucun mal les uns à l’égard des autres.

Au Bénin, par exemple, la justice passe par l’alphabétisation. Une artisane à Cotonou, maman Adjo, se faisait régulièrement spolier. Depuis qu’elle a appris à lire, elle témoigne : « Révérende, maintenant, je peux lire la Parole de Dieu, et je ne peux plus me faire tromper par les hommes. ». 

Le DM à Cuba, là aussi, apporte un peu de justice. On l’a entendu, on l’a vu avec la présentation de Anne.

Instatisfaction

La justice est indissociable d’une relation restaurée avec Dieu et avec les hommes. Avoir faim et soif de justice, c’est adopter un état d’insatisfaction sacrée face à tout ce qui défigure l’image de Dieu dans l’être humain : la violence, la pauvreté, l’exclusion et surtout l’injustice.

Cette indignation doit nous donner des ailes. Vous avez probablement lu le billet d’Eloïse Deuker dans le journal de Morges il y a 10 jours. Elle se demandait si nos indignations étaient toujours légitimes, si parfois on ne passait pas à côtés de l’essentiel. Elle terminait en disant : notre indignation n’est saine que lorsqu’elle naît du souci de l’autre et du bien commun. S’indigner pour ce qui est juste, poursuivait-elle, c’est laisser notre sensibilité et notre colère s’élargir, jusqu’à inclure celles et ceux que l’on ne voit pas toujours. Fin de citation.

Avoir faim et soif de justice, c’est l’essentiel. Sans manger et sans boire il n’est pas possible de vivre. Sans justice, la vie n’est pas possible non plus.

La faim et la soif sont des réalités que de nombreuses communautés, que de nombreux pays, connaissent concrètement et profondément. Seule la justice peut changer le monde.

Conclusion

« Heureux celles et ceux qui pratiquent la justice ». Chouraqui, un Juif qui a traduit la Bible, ne dit pas « Heureux », mais « En marche ». « En marche celles et ceux qui pratiquent la justice ». Il y a un appel, une injonction, une exhortation.

Jésus n’invite pas seulement à espérer, il appelle à agir. Il nous montre que la justice n’est pas un concept, mais un chemin. Blaise Hoffmann dans un article récent disait : Pour ne pas confisquer le pouvoir, il faut cheminer, cheminer en questionnant. L’exact contraire des décisions hâtive et capricieuses de certains chefs d’Etat aujourd’hui. Fin de citation. Oui, la justice est un chemin. Alors, en marche !

Les femmes qui œuvrent dans l’agroécologie, les jeunes qui protègent l’environnement, les organisations qui défendent les droits des plus faibles, les hommes qui se battent pour conserver leur lopin de Terre, les bénévoles qui se donnent sans compter, Terre Nouvelle qui soutient tant de projets de par le monde.

Toutes et tous répondent déjà à cet appel ! Heureux sont-ils, heureuses sont-elles, car ils se rassasient du Royaume de Dieu.

Lecture : Evangile selon Matthieu 4,12-23

Qu’ont en commun des marques comme Tupperware, CrossFit, Zumba ou Thermomix ? - 
Elles sont diffusées selon le principe du network marketing – marketing de reseau, ou marketing à plusieurs niveaux. Le principe est simple : des clients sont recrutés comme vendeurs, ces vendeurs recrutent à leur tour de nouveaux clients, dont certains deviennent eux-mêmes vendeurs, et ainsi de suite. Qui n’a pas encore de souvenirs des réunions Tupperware !

Même notre Église fonctionne parfois de cette manière : pensons par exemple à Godly Play, aux cours Alpha, et à bien d’autres initiatives.

Et si l’on veut utiliser ce langage du monde économique, on pourrait dire que Jésus aussi a utilisé ce mode de diffusion.
La toute première chose qu’il fait, avant même de « vendre » quoi que ce soit, c’est d’appeler des personnes à entrer dans sa communauté. Ces personnes deviendront plus tard ses collaborateurs et transmettront son « produit », à savoir le message du salut de Dieu. Et ces nouveaux clients, les bénéficiaires du salut, sont eux aussi appelés à devenir de nouveaux « vendeurs » :
« Allez dans le monde entier, faites de toutes les nations des disciples, baptisez-les et apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai enseigné. »

Et c’est ainsi que cela s’est transmis, autour du monde entier et de génération en génération, jusqu’à chez nous aujourd’hui.Nous sommes là aujourd’hui grâce à tous ces clients – vendeurs. 
On pourrait dire, avec un clin d’œil, que Jésus a lancé le réseau de diffusion le plus réussi de toute l’histoire.

Au début de son activité, Jésus s’installe à Capharnaüm, au bord du lac de Galilée. Nous ne connaissons pas la raison précise : Avait-il reçu un ordre divin ?
Y avait-il plus de travail là-bas qu’à Nazareth ?
Est-ce que c’était une région plus animée, avec une belle plage, ou y avait-il de la famille ?  - L’auteur biblique y voit surtout l’accomplissement d’une prophétie de l’Ancien Testament : selon le prophète Ésaïe, c’est exactement dans la région de Zabulon et de Nephtali que devait commencer à briller la lumière du Messie. Quoi qu’il en soit, Jésus était probablement déjà bien connu dans la région et des habitants.

Je pense donc que Simon et André, Jacques et Jean, les deux paires de frères et fils de pêcheurs, connaissaient déjà Jésus
Quand il les appelle à le suivre, ils semblent prêts, mûrs pour cette décision, au point de tout laisser : leur famille, leur métier, pour entrer en formation auprès de Jésus.

Quand j’étais jeune, cette radicalité me faisait peur.
En lisant le texte, on a presque l’impression que les disciples ont complètement rompu avec leurs familles, qu’ils ont tout abandonné, comme s’ils entraient dans une secte.
Est-ce que Dieu pourrait vraiment me demander une chose pareille ?

En réalité, pour ces disciples-là, ce n’est pas tout à fait le cas.
Plus tard, ils retourneront régulièrement dans leurs familles et dans leur vie quotidienne.
Mais, ce sont leurs priorités ont changées.
Ce qui comptait désormais vraiment, c’était Jésus, son message, son Royaume, la communion avec lui et entre eux.

Les disciples entrent alors en apprentissage auprès de Jésus.
Ils le voient guérir des malades, ils l’écoutent enseigner, ils posent des questions.
Ils vivent ensemble, en communauté, et ils se disputent aussi – cela fait partie de la vie commune.
Et assez vite, Jésus les envoie en en stage : ils partent seuls, mettent en pratique ce qu’ils ont appris et font leurs propres expériences.

Les disciples sont donc, dès le début, à la fois disciples et apôtres.
Ils font partie d’une communauté avec Jésus, où ils se ressourcent et vivent leur foi ensemble, et en même temps ils sont envoyés, pour transmettre au monde ce qu’ils ont reçu.
Dans ce langage économique, on pourrait dire : ils sont à la fois clients et vendeurs.

Nous aussi, aujourd’hui, nous sommes ici, un dimanche, à l’église.
Aujourd’hui, nous sommes des disciples : nous nous ressourçons, nous vivons la communion avec Jésus, présent dans sa Parole, dans le pain et le vin, par l’Esprit Saint.
Mais en tant que Chrétien, on est toujours invité et envoyé, disciple et apôtre. Demain, nous retournons à notre quotidien : au travail, dans nos familles, au village, dans nos associations. Et là, les choses deviennent plus compliquées.
Devrions-nous commencer à prêcher l’Évangile à haute voix, imposer les mains, guérir des malades, chasser des démons ?
Peut-être sommes-nous aussi découragés : que pouvons-nous bien faire, nous, paroisse de LPV/SLV ? Nous sommes peu nombreux, et plutôt âgés. Bientôt, nous serons fusionnés, et nous n’existerons plus.

Alors, que pouvons-nous faire ? Que pouvons-NOUS faire, nous ?
J’aimerais vous encourager. 

On peut faire quelque chose : s’engager – pour notre famille, pour un voisin, dans le cadre d’une organisation ou de la paroisse.
On peut, en fait, parfois, parler de Dieu et de notre foi, quand cela semble juste et approprié.
Et surtout, nous pouvons prier. Pour prier, on n’est jamais trop vieux.
Nos prières nous paraissent souvent faibles ou superficielles, mais je crois que Dieu peut les utiliser et en faire quelque chose de grand.

Le fait que nous soyons réunis ici aujourd’hui, que vous soyez venus à l’église, tout ce que vous faites ensemble dans la paroisse, ce n’est pas seulement pour nous-mêmes.
J’en suis convaincu : cela a un impact réel, presque apostolique, sur notre village, sur notre commune, sur notre environnement.
Les gens remarquent qu’il y a encore des personnes qui croient.
Ils entendent encore les cloches.
Et face à des événements tragiques, comme le drame de Crans-Montana, on se rend compte à quel point l’Église, ou mieux : la foi, la parole, la prière, devient soudain importante.

Tout cela nous paraît peut-être peu de chose, des futilités, mais c’est plus que nous pouvons nous imaginer.
Dieu peut l’utiliser.
Comme Pierre et André, Jacques et Jean, il nous a intégrés, nous aussi, à son grand projet de salut.
Son plan pour le monde dépasse largement notre horizon temporel, et nous pouvons avoir confiance : nous y avons aussi une place importante, même si nous ne la voyons pas toujours.
Et il mènera ce plan à bien, avec nous, et même malgré nous :
Ce grand pland, ce projet de faire rayonner la lumière de son salut, de son amour et de sa délivrance, de Capharnaüm, de Zabulon et de Nephtali, de personne en personne, sur toute la terre et à travers les siècles, jusqu’à son retour.

Tupperware a d’ailleurs fait faillite.
Avec Dieu, cela n’arrivera pas. Nous pouvons en être sûrs, car les « chiffres » ne dépendent pas uniquement de nos forces.
L’apôtre Paul l’exprime ainsi dans sa lettre aux Corinthiens :

« C’est le Christ lui-même qui vous rendra fermes jusqu’au bout, afin que vous soyez sans reproche au jour de notre Seigneur Jésus-Christ. Dieu est fidèle : c’est lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus-Christ, notre Seigneur. »

Amen.

Lectures: Esaïe 60,1-6 ; Éphésiens 2,11-18 ; Matthieu 2,1-12

Le prince de la paix

L’Évangile qu’il nous est donné à comprendre aujourd’hui n’a rien de mystérieux, rien de caché, rien de cryptique. Il est tout à fait clair : en Jésus-Christ tous les murs de séparation sont tombés. 

Tout ce qui pouvait se trouver entre nous, toutes les ignorances, les différences de rangs, de statut, d’origine, les préjugés, les histoires de haines et de mépris : tout cela est tombé. 

C’est simple. Ce n’est pas compliqué.

Jésus-Christ est celui qui donne sa paix, non seulement à celles et ceux qui se trouvent auprès de lui, mais aussi à celles et ceux qui sont au loin de lui.

Le mouvement est centripète, va de la périphérie au centre : toute la réalité est appelée à trouver en Christ sa paix. C’est en lui que ce qui était divisé trouve son unité.

Et c’est une paix qui concerne même celles et ceux qui sont en guerre les uns avec les autres, ceux qui sont hostiles les uns aux autres, qui ne souhaitent rien de plus que de voir l’autre disparaître.

Et ce n’est même pas qu’il faut se la mériter cette paix. C’est lui qui vient la donner – Christ en venant dans le monde a amené cette paix et aujourd’hui encore amène toute chose à se rassembler dans cette paix.

Une paix qui n’est pas seulement un temps de pause entre deux guerres – comme une trêve. Une paix qui n’est pas non plus seulement la paix du plus fort sur le plus faible – la paix des gagnants. Une paix qui n’est pas seulement spirituelle, intérieure : une paix qui est matérielle, relationnelle, sociale, écologique, politique. 

C’est une paix qui est une vie pleine et juste. Une paix sans remords ni ressentiment. C’est la vie pleine, réconciliée, guérie, la paix qu’il y a lorsque règne la justice, lorsque personne n’a à souffrir de la faim, de la soif, des inégalités, des discriminations, du malheur.

Pas de message caché, pas de symbole obscur à interpréter, pas de révélation qu’il faudrait encore attendre. Tout est dit. Tout est là.

Le Christ, Jésus de Nazareth, cette personne qui a vécu la vie du Dieu créateur de toute chose parmi les humains, jusque dans sa mort, donne la paix que Dieu a promise à toute créature. Il le fait aujourd’hui, comme il l’a fait hier, comme il le fera demain.

Le refus du Prince

L’énigme, l’os, est ailleurs. Alors que cette paix est offerte, on continue à faire comme si elle n’existe pas, comme si on devait encore l’attendre, comme si elle ne nous était pas donnée, là, simplement. 

Le récit de la venue des savants d’Orient est une manière de mettre des mots sur cette situation étrange. Ces savants, ces mages, viennent de loin. Ils doivent recourir à des voies obscures (suivre des étoiles) pour trouver le roi des rois. Pour le peuple d’Israël, leur arrivée devrait être un signe limpide et clair : les nations arrivent avec leurs richesses à Jérusalem, annonçant l’accomplissement des promesses que Dieu a fait à Israël.

Les mages, ceux qui viennent de loin, semblent percevoir les choses. Le habitant de Jérusalem, ceux qui sont proches – les plus proches mêmes du Christ : ils sont aux bénéfices des promesses de l’alliance et des prophéties – semblent complètement à côté de la plaque. Ils ont les clefs pour comprendre ce qui se passe, et pourtant ce sont eux qui semblent dépendre des étrangers pour pouvoir reconnaître le Christ. Et pire : à la déception ils répondront par la violence – le massacre des enfants nouveau-nés. Là où le Christ amène la paix, son peuple répond par le refus et la violence. Là où le roi brise des barrières, ses sujets en érigent de nouvelles. 

Cette étrange situation est une constante de la vie de Jésus, mais aussi de ses disciples. Celles et ceux qui ont les clefs en main pour recevoir le prince de la Paix semblent incapables de le reconnaître, ou de le rejoindre.

Et nous ne devrions pas croire que cette situation ne nous concernerait pas nous, parce que nous nous serions dans la foi et pas les autres. Les murs de l’hostilité, les murs de séparation sont tout aussi actifs chez nous qu’ils le sont ailleurs.

L’énigme se trouve là, dans cette résistance persistante. Le Christ attire toute chose à lui dans sa paix – une paix qui abat tous les murs qui nous séparent les uns des autres. Et face à cette attraction, nous continuons à placer des murs entre nous (consciemment, inconsciemment) – des murs dont certains profitent et que d’autres subissent. C’est toujours la même histoire.

Mais ça reste simple

Et pourtant, à nouveau, le message est simple : ces murs sont tombés en Christ. Dans sa manière de vivre, dans l’amour qu’il prêche et enseigne, par la présence de Dieu en lui, par la vie partagée avec ses disciples, etc. Dieu est là : et il ne se cache pas. 

Quelque chose va se terminer. Ces murs sont en train de s’écrouler, de tomber. Leur histoire est passée. Ils ne vont pas durer.

Notre rassemblement aujourd’hui en est un témoignage. Et à chaque fois que nous vivons la Cène, comme nous allons le faire aujourd’hui, nous l’affirmons : rien ne pourra plus jamais nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ.

Ce qui va mourir

Alors, reste la question : qu’est-ce qui en nous va encore disparaître, pour que nous entrions pleinement dans cette attraction, dans ce mouvement centré sur le Christ et sa paix ?

C’est une question spirituelle, personnelle, mais aussi collective. Elle invite à un cheminement, un exercice, du travail – non pas pour acquérir quoi que ce soit, mais pour approfondir notre participation au Christ, dans le temps de notre vie ici sur terre. 

Sur le feuillet que je vous ai distribué, vous avez une proposition de consigne – quelque chose que je vous invite à essayer de vivre, disons dans le temps qui s’ouvre maintenant jusqu’à Pâques.

Si la paix nous est donnée – mais qu’apparemment quelque chose continue de résister à ce don – c’est qu’il y a quelque chose à creuser à cet endroit. Et ce sera en me confrontant particulièrement aux endroits où cette paix est la moins visible, la moins évidente, que je vais pouvoir creuser. 

Il s’agira dans un premier temps d’identifier une personne, un groupe de personne, ou autre chose dont je me sais séparé – dont je peux dire qu’il n’y a pas de paix, ou simplement une indifférence importante.

Dans un second temps, il s’agit de se poser dans la prière et le discernement spirituel : qu’est-ce qui est en jeu dans cette relation ? Quelle histoire y est rattachée ? Qu’est-ce qu’elle suscite émotionnellement, voire corporellement ? 

Dans un troisième temps, il s’agirait de susciter une rencontre. Et de continuer le discernement.

La confrontation est ici une chance de croissance : pas une question de vie ou de mort. C’est un travail que l'on peut faire une seule fois, plusieurs fois, avec différents groupes – c’est le travail de toute une vie. Mais c’est quelque chose à entreprendre activement : parce que ce faisant nous approfondissons la réalité du Christ, la paix que les mages ont perçue, alors qu’ils en étaient très éloignés. Une paix qui nous est déjà donnée et qui ne nous sera pas retirée. 

Amen

Elio Jaillet

Lectures : Esaïe 62,11-12 ; Luc 2,15-20 ; Apocalypse 22,12-14.16

« Paix sur Israël ! »

- Paix sur Israël !

C'est la fin du psaume lu tout à l'heure:

- Paix sur Israël !

En ces jours qui suivent Noël, cette paix nous est destinée aussi. Ces dernières semaines étaient bien occupées: préparations, repas, fêtes, spectacles, concerts, rencontres, engagements divers et variés.

- Paix sur Israël !

Le Seigneur, en ce dimanche matin, nous offre sa paix. Une paix profonde. Une paix qui prend source en lui. Une paix issue de la confiance, de notre relation à Lui. 

Il me revient un souvenir d'enfance: quand j'étais tout gamin, il m'arrivait de demander une "collette" à ma maman. Elle me prenait alors sur ses genoux et me serrait dans ses bras. J'étais tout contre elle, et j'étais bien. J'étais en paix. J'étais en sécurité. Rien ne pouvait m'arriver.

- Paix sur Israël !

En ces jours de Noël, Dieu nous donne sa paix. Un temps à part. Un temps suspendu. Nous avons besoin d'accueillir cette paix, de nous en nourrir aussi. Besoin de nous arrêter, de regarder, de recevoir. 

D’ailleurs, dans le groupe « Rdv avec la Bible » qui se réunit chez Marianne Dessaux, nous avons choisi pour l’année qui vient, de suivre la brochure intitulée « le repos ». Le repos, la paix, le lâcher prise, le calme, pour bien commencer la nouvelle année !

Les bergers

Les bergers, après la venue l'ange se déplacent à Bethléem. Ils viennent vers l'enfant Jésus. Bien qu'ils aient eu devant eux un petit bébé, c'est eux, les bergers, que Dieu serre dans ses bras. Les bergers se sentent bien, comme dans du coton. Ils sont ressourcés, remplis d'amour, remplis d'une présence nouvelle qui ne va plus les quitter. Dieu leur offre une "collette" divine, tout contre lui.

En repartant, les bergers ne sont plus les mêmes. Ils étaient arrivés plein de questions, de doute, un peu de crainte aussi.

Ce n'est pas les mêmes personnes qui repartent. Bien sûr, Les bergers retournent à leurs moutons. Ils sont toujours bergers. Leur métier n'a pas changé. Mais ils sont transformés. L'Evangile nous dit qu'ils rendent gloire à Dieu, qu'ils chantent ses louanges pour tout ce qu'ils ont vu et entendu.

Adoration

Les bergers adorent leur Seigneur, lui rendent gloire, le chantent. Presque un état de béatitude ! J'appelle de tous mes vœux notre Eglise à vivre de tels moments. C'est tellement important.

Nous autres protestants réformés mettons la Bible au centre, la Parole, son interprétation, sa connaissance. Nous nous faisons un point d'honneur de bien comprendre le texte. Et c'est bien! Mais parfois ce désir de bien faire empêche la relation, le lâcher prise. Dieu reste à l'étroit dans notre tête au lieu de pouvoir profiter des vastes étendues de notre cœur. 

Nos frères et sœurs catholiques et évangéliques l'ont bien compris, et se donnent les moyens de vivre l'adoration, si souvent absente chez nous.

Les catholiques régulièrement ont la possibilité de se placer devant le Christ. De rester en sa présence, sans que quelqu'un parle, chante, ou joue de la musique. Simplement se tenir en la présence du Christ dans le silence. Peut-être avez-vous déjà vu lors d'une retraite dans un monastère, ou dans une église catholique au début ou à la fin d'une messe, un bel objet en forme de soleil posé sur l'autel. Il s'agit d'un "ostensoir". A l'intérieur de celui-ci est placée une hostie consacrée, présence du Christ. Et tout un chacun présent dans l'église peut se recueillir devant le Christ, en silence. Les mains jointes, les mains ouvertes, simplement assis, debout ou à genoux, voire même parfois couché au sol face contre terre. La possibilité est donnée à chacun d'adorer le Seigneur. Ce n'est pas forcément des paroles, des prières, ou une écoute. C'est simplement être bien en la présence du Christ. Quand vous êtes bien avec une personne, par exemple après de nombreuses années de mariage. Il n'est pas nécessaire de se parler pour se comprendre. Etre ensemble suffit.

Nos frères et soeurs évangéliques vivent également des moments d'adoration. La forme est différente. Ils ont des chants d'adoration, ils lèvent les bras vers le ciel, vers Dieu. Ils nous arrivent de nous moquer gentiment de cette manière de faire, de les traiter de dévisseurs d'ampoules. et pourtant, cette adoration est bonne. Nous avons un Dieu grand, infiniment grand, qui mérite notre adoration, simplement pour ce qu'il est.

Nous, réformés, avons bien sûr des chants de louange. Nous remercions Dieu pour ceci ou pour cela, mais rare sont les fois où nous adorons Dieu pour qui il est ? Pour sa grandeur, pour sa sainteté.

Revenons à nos moutons. Les bergers rendent gloire à Dieu, chantent ses louanges. Sont-ils catholiques ou évangéliques ? Ils sont simplement émerveillés. Ils se laissent toucher par la grâce, par ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont entendu. Ils ont parcouru en quelques heures le plus grand pèlerinage qui soit, (montrer) celui qui va de la tête au cœur. Ils lâchent prise, ils laissent Dieu les serrer dans ses bras d'amour.

L'arbre de vie

Je suis l'étoile brillante du matin dit Jésus. je suis né dans la famille de David. Je suis l'alpha et l'oméga, le début et la fin. Ils sont heureux ceux qui viennent à moi, ils mangeront le fruit de l'arbre de vie.

Le livre de l'Apocalypse est clair. L'enfant de la crèche vient nous sauver. Il nous ouvre à nouveau la porte du jardin qui avait été fermée et gardée par deux anges. Les anges aujourd'hui ne sont plus là pour nous interdire l'accès à Dieu, ils sont là pour nous indiquer le chemin vers Dieu, comme ils l'ont fait pour les bergers. L'arbre de vie est à nouveau accessible.

Toi Jérusalem, dit le prophète Esaïe, on ne t'appellera plus la "ville abandonnée" mais la "ville désirée". Depuis la naissance de Jésus, Dieu habite à nouveau au milieu de son peuple, au milieu de nous. Nous ne sommes plus abandonnés. Dieu nous serre tout contre lui.

Conclusion

A Lully, dans le chœur de l’église, il y a un joli vitrail représentant Jésus bébé, qui tend les bras vers nous. Je vais rafraîchir votre mémoire.

Dans le conte de la jardinière de Nazareth, que Elio et moi avons raconté lors des Noël villageois, l’enfant divin tend également les bras vers la jardinière qui vient à lui.

Le bébé dans la crèche, alors qu’il venait de naître, a aussi tendu ses bras et ses petites mains potelées vers les bergers.

Ils étaient venus pour lui, comme nous tous ce matin. Le miracle s'est produit à ce moment-là. Les bergers s'en sont retournés en rendant gloire à Dieu et en chantant ses louanges. 

Contemplez le vitrail. Je vous invite à adorer Dieu et à lui rendre gloire pendant quelques minutes dans le silence.

Laissez-vous "cocoler" par Dieu !

- Paix sur Israël !

Lectures : Esaïe 7,14 ; Luc 1,26b-31 ; Matthieu 1,18-24

Appelés à faire confiance au plan de Dieu

Je me pose une question :
et si le récit de la Nativité parlait aussi de notre propre vie ?

Frères et sœurs, à travers la naissance de Jésus,
Dieu nous rappelle le mystère de notre propre existence.

Nous savons d’où nous venons : d’un père et d’une mère.
Mais en chacun de nous, il y a plus encore : une part que nul ne peut donner, cette étincelle de Dieu déposée en nous dès l’origine
« Dieu a mis dans le cœur de l’homme la pensée de l’éternité. » nous dit la Bible dans (eccl 3.11) oui en chacun de nous demeure un trésor.

Dieu nous a fait à son image Dès la Genèse, Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image. » 
Notre vie n’est pas le fruit du hasard : nous sommes appelés à l’existence par Dieu, voulus à son image.

Et cette volonté que Dieu a eue pour nous dès l’origine s’accomplit parfaitement en Jésus. Dieu se fait l’un de nous pour refléter son image en naissant d’une femme, Marie.

Emmanuel, Dieu avec nous, est entré dans le monde dans le silence de Bethléem, porté par l’amour de Marie et la fidélité de Joseph.

Marie : Je suis fiancée à Joseph. Je me souviens de ce jour où, dans le silence de ma maison, une présence m’a visitée. Mon cœur était simple et paisible, quand l’ange est entré et m’a saluée. Ces paroles m’ont troublée : il parlait de grâce, il disait que le Seigneur était avec moi. Je ne comprenais pas ce que cela pouvait signifier. Mon âme s’est émue de crainte et d’étonnement. 

Alors il m’a dit de ne pas avoir peur, que j’avais trouvé grâce devant Dieu, et qu’un mystère allait s’accomplir en moi : je porterais un fils, et je lui donnerais le nom de Jésus. En cet instant, entre tremblement et confiance, j’ai senti que Dieu entrait dans ma vie pour y déposer sa promesse.

JOSEPH : ACCUEILLIR DIEU DANS L’INCOMPREHENSIBLE

L’Évangile de Matthieu nous relate des faits qui ont ébranlé la vie de Joseph 

Aujourd’hui, à Saint-Prex, quel serait l’effet d’une telle nouvelle dans ma vie, quelle que soit la situation qui me touche ?

Joseph:  Moi, Joseph, je suis fiancé à Marie. Avant même que nous vivions ensemble, j’ai appris qu’elle attendait un enfant, et mon cœur en fut bouleversé. 

Je savais sa droiture et pourtant je ne comprenais pas ce qui arrivait ; alors, parce que je voulais être juste et la préserver du déshonneur, j’ai décidé en silence de me séparer d’elle. 

Mais tandis que ces pensées m’habitaient, le Seigneur m’a parlé dans un songe : un ange m’a appelé par mon nom et m’a dit de ne pas craindre de prendre Marie pour épouse, car l’enfant qu’elle portait venait de l’Esprit Saint. 

En me réveillant, la paix est entrée en moi, et j’ai compris que Dieu me confiait une place humble mais essentielle dans l’accomplissement de sa promesse.

Joseph un homme bon, juste, humble à l’écoute de Dieu.

Le prophète Esaïe avait annoncé : la jeune femme mettra au monde un fils. Cette promesse le rejoint.  Le signe annoncé vient bousculer son plan de vie , son projet s’effondre, son avenir se trouble.

Joseph cherche une solution dans la douceur, loin du scandale.

C’est dans cette nuit intérieure que Dieu le rejoint.

Un ange du Seigneur lui dit : - Ne crains pas, Joseph, car ce qui est en Marie vient du Saint-Esprit.

Cette parole change tout.

Elle transforme la peur en confiance

Le désarroi en mission,

Le déshonneur devient un l’honneur. 

Joseph est identifié dans l’histoire d’une famille qui a traversé le temps jusqu’à nous !

Joseph ne discute pas : il écoute, il se lève, il agit.

Par son “oui”, il devient le gardien du mystère de Dieu.

Serviteur silencieux. 

Et si nous observions notre vie dans le miroir de Joseph ?

Nous ne sommes peut-être pas Joseph et pourtant, combien de fois vivons-nous ce qu’il a traversé ?

Des situations qui nous échappent, des circonstances qui bousculent nos plans, des nuits de doute où l’on ne voit plus clair.

Comme Joseph, nous aimerions comprendre.

Mais parfois, c’est quand tout semble obscur que Dieu agit. Dans ces circonstances, on peut recevoir une parole.

Dieu tisse son dessein à dans ce qui nous déroute.

Non pour nous briser, mais pour nous façonner.

Non pour éteindre la lumière en nous, mais pour raviver son Esprit qui est en veille en nous. 

Nos circonstances deviennent alors des lieux de rencontre : des lieux où Dieu murmure, N’ai pas peur fais confiance 

UN DIEU QUI NOUS A TISSES

D’une certaine manière il nous a fait participer au mystère qui a façonné notre Seigneur Jésus dans la crèche

Le Psaume 139 l’exprime magnifiquement :

« C’est toi qui m’as tissé dans le ventre de ma mère, sur ton livre étaient inscrits les jours qui m’étaient destinés. »

Dieu nous a tissés dans le secret avec la même tendresse que pour son Fils. 

Il a déposé en nous aussi une source intérieure, une présence discrète mais réelle : en chacun une part de sa vie attend de se réveiller et se manifester. 

Marie a dit oui, elle est rentrée dans le miracle d’enfantement du divin.

Joseph a dit oui, il a participé au merveilleux plan de Dieu pour le monde.

Grâce à l’obéissance de Marie et de Joseph, Dieu vient parmi nous, lui, l’Emmanuel. 

Nos existences ne sont pas des hasards dans ce monde.

Nous sommes tous des projets d’amour divin, porteur d’un essentiel. Un trésor invisible mais puissant pour bénir comme Joseph, quand l’ombre s’approche. 

Et si Noël était la preuve d’une alliance imperceptible ?

Peut-être l’alliance entre le visible et l’invisible.

Alors que nous célébrons Noël, que voyons-nous vraiment ?

Un enfant ?

Oui, mais plus encore : nous pouvons y voir la fidélité de Dieu. 

Nous pouvons voir sa présence ! 

Si nous regardons avec les yeux de la foi nous pouvons voir encore davantage : Dieu a fait une alliance concrète avec notre humanité. Il nous a rejoint !

À Bethléem, l’Infini s’est fait petit.

Le Tout-Puissant s’est fait vulnérable.

Dieu n’entre pas dans le monde par la force, mais par la tendresse.

Aujourd’hui encore Il ne s’impose pas. Il se propose, simplement, humblement, là où nous sommes.

Pourrions aussi dire que Noël est la fête où nous retrouvons confiance ?

Confiance en Dieu.

Confiance en sa promesse.

Confiance que l’impossible devient possible avec Dieu. 

Confiance que l’inexplicable devient réalité. 

Comme Joseph, nous avons un rôle unique.

Nous sommes appelés à être porteurs de confiance,

témoins de paix, veilleurs d’espérance. 

Ces mots sont immatériels mais réels.

« La confiance, la paix, l’espérance » 

Nous y aspirons tous n’est-ce pas Marie et Joseph ?

Dieu veille en nous tel une braise sous la cendre. Comme pour toi Joseph, la disposition d’un cœur suffit à réveiller sa lumière pour qu’elle rayonne au grand jour. 

Joseph :  Dieu travaille en silence. Quand l’avenir inquiète, souvenons-nous : Dieu est là. Il murmure à nos cœurs :
« Ne crains pas. ».

Marie : Alors nous pouvons expérimenter la bénédiction pour nous-mêmes et ceux qui marchent à nos côtés.

Heureux, heureuse, celui et celle qui répond : 
- Emmanuel, Dieu est avec moi.

Amen

Lectures : Esaïe 7,10-14 ; 1 Pierre 1,10-12 ; Matthieu 1,18-24

Hantés par des souvenirs

 Alors que nous nous trouvons à trois jours de la Veillée de Noël, nous allons nous faire visiter par quelques fantômes, par la mémoire de celles et ceux qui nous ont précédés. 

Car c’est bien ce qui arrive à Joseph, ce mari qui doit faire face à cette situation très désagréable : Marie, sa future épouse, est enceinte. De toute évidence l’enfant n’est pas de lui – c’est un problème. Cela place Joseph face à des choix douloureux.

Et Joseph fait ce rêve – un rêve qui va changer le cours des choses, et de manière radicale. 

Ce rêve est vraiment étrange. D’un côté c’est un rêve qui parle d’événements à venir – le salut du peuple – mais de l’autre côté il nous plonge dans le passé. 3 noms, 3 fantômes qui s’invitent dans le rêve de notre protagoniste. 

C’est comme si ces apparitions possédaient la clef pour faire avancer l’histoire de Joseph, pour comprendre ce qui est en train de se passer avec cette grossesse imprévue et ce qui va se passer avec la vie de l’enfant porté par Marie.

Ce sont des fantômes pour Joseph. Ce sont aussi des fantômes pour nous qui entendons cette histoire, et qui entrons dans ce moment du rêve. 

Joseph

Le premier fantôme, c’est Joseph lui-même. En effet, ce nom est loin d’être anodin. C’est un nom qui est lié à l’idée de croissance ou de bénédiction, un nom bien connu dans le peuple hébreu. Joseph est l’un des douze fils du patriarche Jacob, un personnage qui sauve sa famille, mais de manière étrange. Un fils trahit par ses frères, vendu en esclavage aux Égyptiens, qui de fil en aiguille va en fait devenir la personnalité la plus puissante du royaume d’Égypte, au plus proche du pouvoir de pharaon. C’est ce qui lui permettra de sauver sa famille de la famine en l’accueillant dans le pays d’Égypte – quittant la terre promise, pour aller dans la terre du peuple qui le mettra en esclavage. 

Les deux Joseph communiquent avec Dieu par les rêves et ont un lien avec l’Égypte : c’est en effet aussi en Égypte que notre Joseph, celui des évangiles, emmènera sa famille, alors que le roi Hérode cherche à faire tuer tous les jeunes enfants. 

Ainsi avec son rêve, Joseph le charpentier de Nazareth se retrouve en présence de son homologue patriarche, appelé à faire des détours inattendus et imprévisibles pour permettre l’avenir du salut.

Emmanuel

Le deuxième fantôme, c’est celui d’Emmanuel. Ce nom qui signifie « Dieu est avec nous ». Un nom qui semble plein de promesses, plein d’espérance, rassurant d’une certaine manière. Un beau nom. Mais il a lui aussi une histoire bien particulière : vous avez entendu tout à l’heure les passages du livre d’Esaïe où ce nom est mentionné. On se trouve alors dans une situation géopolitique compliquée : le royaume de Juda est menacé par ses voisins directs, et il va faire appel à des grandes puissances (l’Égypte, l’Assyrie) pour s’en sortir. Face à ces stratagèmes politiques, le prophète Esaïe en appelle à faire confiance à Dieu – ce que le roi de Juda ne fera pas. 

La naissance d’Emmanuel veut d’un côté être comprise comme un signe de la présence de Dieu face à l’adversité qui menace le peuple. Et en même temps, cette naissance est liée à une période de trouble importante pour le pays : la naissance de l’enfant ne signifie pas la venue de la paix – au contraire, après la défaite des ennemis, les grandes puissances auxquels le roi de Jérusalem s’est allié vont également se révéler être source de graves problèmes pour le pays. Avec Emmanuel , Dieu qui est présent dans la catastrophe qui va affliger le peuple élu – et la catastrophe va bien se produire.

Lier la naissance de l’enfant illégitime à « Emmanuel » est donc pour le moins ambivalent : présence salvatrice de Dieu certes, mais annonce de troubles aussi. 

Jésus/Josué

Vient maintenant le dernier fantôme qui hante le rêve de Joseph : le nom de ce fils qu’il est appelé à reconnaître. « Jésus » signifie « Dieu est / donne le salut ». Là aussi, un beau nom. Mais ce nom, comme les deux précédents, a lui aussi un héritage lourd : en hébreu Jésus se dit « Josué ». Et Josué ce n’est pas n’importe qui dans l’histoire d’Israël.

Successeur de Moïse à la tête du peuple, c’est lui qui va mener la conquête de la terre promise. Chef religieux et chef militaire tout à la fois, au nom de « Josué » sont aussi associées certaines des pages les plus sombres et sanglantes de l’histoire d’Israël – ce qui est décrit dans le livre de Josué relève en effet du nettoyage ethnique et non d’une installation pacifique et bienveillante. Et en même temps : c’est bien avec ce personnage que l’errance du peuple d’Israël trouve un terme, qu’il atteint une terre où vivre et s’installer. D’une certaine manière : c’est avec lui que les promesses de salut s’accomplissent.

Et voici que Joseph doit affubler cet enfant de ce nom. Un enfant qui sera loin de réaliser le salut à la manière de son homologue antique – un enfant qui ne vaincra pas en mettant à mort ses ennemis, mais en appelant à les aimer, jusqu’à en mourir sur une croix.

La promesse des fantômes

Joseph, Emmanuel, Josué – trois fantômes qui viennent comme hanter cet homme trompé, qui est en même temps appelé à accueillir un enfant qui n’est pas le sien dans sa propre lignée.

Joseph : le nom pour un chemin de croissance qui nous amène ailleurs que là où on l’attendrait ; Emmanuel : le nom de la présence de Dieu au cœur de la catastrophe ; Josué : le nom de la victoire ultime – mais à quel prix ?

Joseph, le charpentier, lui, se trouve sur le point de bascule vers une naissance qui le met profondément en difficulté, vers une naissance qui change tout. Et voilà que ces noms, aux résonances pour le moins étranges et peu évidentes, viennent le hanter. Et ça va marquer sa décision : il fait le choix de l’accueil, du saut dans le vide – il s’engage pour la vie de cette enfant et de sa mère.

Pour celui ou celle qui connaît la suite de l’histoire, qui croit peut-être aussi à l’importance de ce que ce Jésus de Nazareth est venu apporter et accomplir dans le monde, peut-être que ces noms et l’héritage qu’ils charrient paraîtront porteurs d’espérance, pleine de sens. Mais j’imagine mal les pensées qui ont dû se bousculer dans la tête de Joseph à la suite de son rêve. Dans quoi est-ce que je m’engage ? À quelle vie est promis cet enfant ?

La mémoire est porteuse d’espérance, mais aussi de troubles. Comme le dit la première lettre de Pierre : ce n’est pas pour eux mais pour vous que les prophètes ont dit ce qu’ils ont dit, fait ce qu’ils ont fait. Peut-être en allait-il de même pour Joseph, au seuil de cette naissance. Je ne vois pas bien ce qu’il aurait pu comprendre à la suite de son rêve. Mais en accueillant cet enfant, il pose un geste d’amour, d’espérance et de confiance et non de crainte ou de replis. Un geste qui changera tout pour la suite – qui se trouve au départ de l’histoire dans laquelle nous nous trouvons nous, aujourd’hui. 

Et je crois que c’est aussi à ce geste que nous sommes invités au point de passage qui nous mène à Noël, à ce moment où nous fêtons l’entrée de Dieu dans le monde – une entrée pour notre bien, pour notre bonheur : prendre au sérieux les fantômes qui se rappellent à nous lorsque nous sommes confrontés à un passage de cap, entendre la promesse qu’ils murmurent de façon confuse et imprécise, et avancer avec amour et confiance : espérer.

Grizabella

Il y a un dernier nom qu’il faut que je mentionne : celui de Grizabella. Ce nom n’est pas biblique. C’est le nom d’un chat l’un des personnages principaux de la comédie musicale Cats. La Concorde m’a en effet tendu la perche ici, en proposant d'interpréter le morceau Memory, celui chanté par Grizabella. Et il faut qu’on en parle de ce fantôme. 

Grizabella a un rôle crucial dans Cats : autrefois belle, symbole de glamour, elle est maintenant vieille et décrépie. Une paria parmi les chats.

Memory joue sur la nostalgie d’un temps de bonheur passé, mais aussi l’espérance d’un renouveau. C’est un chant qui intervient plusieurs fois dans la pièce. Et c’est avec ce chant que Grizabella sera finalement réintégrée dans la tribu – notamment parce qu’en cours de route elle est soutenue par un autre chat, la plus jeune de la tribu, qui mêle sa voix à la sienne, alors qu’elle semble abandonner. 

Dans cette chanson autour de la mémoire, le passé présente deux faces : avec une face, il enferme, avec l’autre il ouvre l’avenir et permet d’accéder à une réalité encore plus belle, vivante et vibrante.

Ouverture

Donc oui, juste avant Noël, au point de passage vers la venue de Dieu dans le monde, c’est peut-être normal que certains fantômes viennent nous visiter – Charles Dickens l’avait lui-même bien illustré dans son célèbre conte Un Chant de Noël. Et peut-être que c’est ça l’enseignement du rêve de Joseph : non pas de craindre ces fantômes, mais d’embrasser la promesse qu’ils murmurent, et ainsi, peut-être leur donner accès à un accomplissement qu’eux-mêmes n’ont jamais pu goûter.

Comme Grizabella, Joseph se tient seul, loin des évidences et des chemins faciles, hanté par la mémoire d’un temps définitivement passé. Et pourtant, c’est là, dans le clair-obscur de ce moment, au point de bascule, que quelque chose de neuf va naître. La promesse murmure. Joseph fait le choix d’aimer, de faire confiance. Et l’histoire, la vraie, peut commencer.

Amen

Lectures : Prophète Esaïe 35,1-10 ; Evangile selon Matthieu 11,7-11 ; Lettre de Jacques 5,7-10

Le désert

Le désert. Tant de choses merveilleuses et importantes ont lieu dans le désert, nous avons besoin de savoir à quoi ça ressemble.Ce matin, nous ne pouvons pas avoir tout le désert dans l'église, alors imaginez que j'aie un peu de sable devant moi, sur lequel je passe lentement la main.

Le désert est un endroit dangereux. Il bouge tout le temps, alors c’est difficile de savoir où vous êtes. Il y a peu d’eau, alors vous avez soif et vous pouvez mourir si vous ne trouvez pas d’eau. Presque rien ne pousse là-bas, alors il n’y a presque rien à manger. Durant la journée, il fait chaud et le soleil brûle la peau. La nuit, il fait froid. Quand le vent souffle, le sable nous agresse, brûle la peau quand il vous touche. Les gens portent beaucoup de vêtements pour se protéger du soleil et du sable qui vole. Le désert est un endroit dangereux. Les gens ne vont pas dans le désert, sauf s’ils le doivent.

Au catéchisme, c'est de cette manière que je commence à raconter l'histoire d'Abraham et Sarah avecGodly Play. C'est dans le désert que commence l'histoire du peuple de Dieu. Abraham et Sarah partent en direction de Canaan en affrontant le désert.

- C'est aussi dans le désert que Jean-Baptiste prépare le "chemin de Dieu". (Es.35.8).

- Le prophète Esaïe, lui, appelle le désert à se réjouir et à se couvrir de fleurs.

Patience

Nous traversons tous nos déserts: La fatigue, le deuil, la maladie, la déception, l'usure, la solitude, le doute. Nos déserts ne sont pas faciles à vivre. Parfois ils durent longtemps, on n'en voit pas la fin. 

- Frères et soeurs, soyez patients ! Nous dit Jacques. le Seigneur vient! Regardez le cultivateur. Il attend avec patience les belles récoltes de la terre.

Parfois nous sommes comme la terre en ce mois de décembre, dure, rien ne pousse, il y même parfois un peu de glace ou de neige qui la recouvre. On peine à regarder plus loin, à croire que ça ira mieux demain. Et pourtant, d'ici quelques mois, les récoltes seront belles ! Frères et soeurs, soyez patients! nous dit Jacques.

Il y a quelques années, alors que je prêchais sur les mêmes textes qu'aujourd'hui, je partageais  mon mal-être : J'avais perdu mon papa durant l'année, mon collègue jeunesse était en burn-out, notre Eglise vivait de grosses tensions en son sein, des amis proches se battaient contre un cancer. Vraiment, je peinais à voir le désert fleurir.

Aujourd’hui, je vous rassure, je vais bien. Le collègue Jeunesse remet gentiment le pied à l'étrier en proposant des "Holy Games", des week-ends de jeux de société à la montagne. Notre Eglise, bien qu’en pleine mutation, confrontée à des défis importants, offre un bon climat de travail, elle est confiante :

J’ai participé d’ailleurs mardi passé, à une rencontre à Crêt-Bérard ou notre Eglise invitait tous ses salariés, ministres et laïcs, à se retrouver pour passer un moment ensemble. L’atmosphère était belle, les personnes présentes étaient heureuses de se retrouver, d’échanger, de prendre des nouvelles des uns et des autres. Un beau moment de fraternité et de communion.

Oui, aujourd’hui, je vois le désert fleurir, et j'en suis reconnaissant.

Préparer le chemin

Pour ceux qui traversent un désert, comme pour ceux qui vont bien, Jésus nous encourage à préparer un chemin. Jean-Baptiste était le messager annoncé par les prophètes. Il a préparé le chemin pour Jésus. Et il ne l'a pas fait dans une prairie fleurie !

Esaïe nous l'annonce: Il y aura une route qu'on appellera "chemin de Dieu". Nous sommes tous appelés à y participer.

Une route, vous le savez, ne se construit pas d'un claquement de doigt. Regardez la route de la gare à Tolochenaz, celle qui descends sur le lac, on attend impatiemment que les travaux soient terminés. Pourtant les ouvriers bossent dur. A nouveau, il faut être patient. Il faut du temps pour construire une route. 

Comment se concrétise cette route que Dieu m'appelle à préparer ?

- Il y a déjà tout ce que nous laissons à nos enfants, nos petits-enfants. Nous avons des choses à transmettre, des convictions, des valeurs. Le but n'est pas qu'ils prennent la même route que nous, mais nous pouvons les aider à construire une route qui se dirige vers le soleil levant !

- La prière est une belle manière de préparer le chemin aussi. Remettre à Dieu toutes choses, et les personnes que nous avons à coeur. Et parfois, comme le cultivateur, il faut savoir aussi être patient.

- Le culte de l'enfance, le catéchisme sont aussi une route que nous préparons pour nos enfants, nos jeunes. Nous leur faisons découvrir un Dieu qui nous aime, qui intervient dans notre histoire.

- Chaque jour, nous pouvons témoigner de la foi qui nous anime. Faire découvrir un chemin à ceux qui passent à côté sans le voir.

- Eglise 29 prépare également un chemin neuf à celles et ceux qui sont en recherche, qui peinent à s’y retrouver.

Comme le dit Jésus, pas besoin d'être grand, d'avoir fait la théologie, ou d'avoir la parole facile pour préparer le chemin. Le plus petit dans le Royaume des cieux et plus grand que Jean-Baptiste.

- D'ailleurs en ce temps de l'Avent, on ne compte plus les Noëls: Les Noël de société, les Noëls villageois, les Noël en famille. Tous ces Noëls construisent un chemin vers Jésus, parfois de manière très discrète. Les enfants sont souvent les premiers à prendre la parole, à chanter, à jouer sur une scène. Les "petits", comme  les appelle Jésus, eux-aussi préparent le chemin pour Jésus.

Jésus comme "Juge"

"Le royaume des cieux est proche", nous dit Jean-Baptiste. L'apôtre Jacques le dit un peu différemment: "Voici le juge, il est à votre porte". Le "Juge". En parlant de Jésus à Noël, On préfère parler d'un enfant, d'un sauveur, que d'un juge. Mais en y regardant de plus, les juges, dans la Bible, sont des personnes qui ont accompagné les Hébreux lorsque le peuple s'est établi en terre promise. Grâce à Jésus, nous aussi nous sommes en train de nous établir en Terre promise, et Jésus nous en ouvre le chemin.

Lorsque les Hébreux commencent à habiter en Terre promise, les juges sont désignés par Dieu pour délivrer les tribus en difficulté. Souvent, ces différents groupes se sont éloignées de Dieu et les juges sont chargés de rétablir leur relation avec Dieu. Pour accomplir leur mission, les juges  reçoivent l'Esprit de Dieu, c'est à dire une force qui vient de Dieu lui-même.

Dans ce sens, oui, Jésus est un juge. Il vient nous délivrer, il vient rétablir notre relation avec Dieu.

Conclusion

En ce temps de l'Avent, nous préparons un chemin à Jésus, Jésus qui est lui-même le chemin qui nous mène à Dieu.

Que je traverse un désert, ou une prairie fleurie, quelle que soit ma place devant Dieu, je suis appelé, je suis appelée, comme les juges de l'Ancien Testament, comme Jean-Baptiste, à rétablir la relation entre les hommes et Dieu. Pour cela, il n'est pas nécessaire que je déplace des montagnes, mais que je le vive simplement, humblement, comme les enfants de Noël, comme le bébé dans la crèche.

 

Pensée du jour

Éveille-toi, toi qui dors, lève-toi d’entre les morts et sur toi le Christ resplendira. (Éphésiens 5.14)

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