« Gagner en perdant » (prédication du 07.06.26)
Lecture biblique de l’Evangile selon Matthieu 16: Comment suivre Jésus
24Puis Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu'un veut me suivre, qu'il s'abandonne lui-même, qu'il prenne sa croix et me suive. 25En effet, celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera. 26À quoi bon gagner le monde entier, si c'est au prix de sa vie ? Que donnerait-on en échange de sa vie ?
Prédication : « Gagner en perdant »
Résumé : Alors que monde nous pousse à accumuler, à protéger notre image et notre confort, Jésus nous invite pour le suivre à renoncer, à la fois à nous-mêmes et à certaines choses du monde. Ainsi, « gagner en perdant », c’est renoncer à soi-même et à son égo et choisir le chemin du service et de l’humilité. Choisir de perdre du matériel, pour gagner du spirituel : la paix, la joie et l’amour de Dieu.
Bien-aimé·es dans le Seigneur,
Quand je te dis « j’ai gagné ! », à quoi penses-tu ?
- En ce mois de juin, comment ne pas penser à : j’ai gagné… la coupe du monde de football (comme l’Argentine en 2022), et la Suisse en 2026, soyons fous (Spoiler alert : si Trump prétend que les USA ont gagné, on pourra crier FAKE NEWS)
- J’ai gagné… au loto (mais que vais-je faire de 6 mille lions ? va falloir les nourrir ! (et spoiler alert : tous les perdants au loto appartiennent au même groupe sans gain)
- J’ai gagné… à Mario Kart en balançant des peaux de bananes et des carapaces sur les adversaires qui les ont envoyés dans les fonds marins pour s’immerger de la bioluminescence (spoiler alert : lancer des peaux de banane sur les gens, cela ne marche pas dans la vraie vie)
Plus sérieusement. Dans notre société du XXIe siècle, gagner c’est quoi ? Souvent, pour le monde, gagner c’est d’abord être meilleur que les autres, les dépasser, voire les écraser. Ensuite, c’est être reconnu comme le meilleur, je fais le buzz sur les réseaux : j’ai 12k7 de followers désormais apr¨s ma super vidéo avec ma chienne Alaska qui mange une glace en faisant une grimace! Enfin, c’est accumuler beaucoup de biens, des biens matériels, généralement de l’argent. D’ailleurs si je gagne du blé, peut-on dire que mes rêves céréalisent ?
Ainsi, dans la perspective de notre monde, gagner c’est à la fois la richesse financière, le prestige social et le confort matériel. Et pour les chrétiens, que signifie « gagner » ?
Bien sûr que nous sommes dans la société nous aussi, avec en nous aussi parfois ce désir de « gagner » : être beau gagner de l’argent, être reconnu·e, être valorisé·e. Et accumuler des biens, et par exemple avoir une belle villa toute neuve avec terrasse et vue sur le lac … Mais l’Évangile nous interpelle à ce sujet : est-ce vraiment là le sens de la vie ? N’est-ce pas comme pour le jeune homme riche (Marc 10,17-22)[1] à qui Jésus rappelle la radicalité de l’Évangile, en l’invitant à quitter ses fausses sécurités pour être un disciple en vivant réellement sous le régime de la grâce et de la confiance.
Ah, mais qu’il est exigeant cet Évangile ! Car gagner, pour les chrétiens, c’est accepter de perdre quelque chose. Whaaaat ? « Gagner en perdant » ? Regardons le passage de ce matin d’un peu plus près.
D’abord, le cadre de ces versets est important où Jésus parle de « comment le suivre ». Si déjà dans les versets précédents il avait exposé sa Passion à venir et sa victoire sur la Mort, ou comment une défaite est transformée en victoire, Jésus demande aux disciples ici de se mettre en route, à sa suite. Mais… le chemin n’est pas un chemin facile. Avec Jésus, on n’est pas dans le monde des bisounours : « Si quelqu'un veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. Oui suivre Jésus a un coût, une perte : renoncer à soi-même, d’une part, et prendre sa croix, d’autre part.
Renoncer à moi-même, cela ne veut pas dire nier la valeur de tout ce que j'ai fait dans ma vie. Non le Christ m'invite à renoncer à être l’unique centre de ma propre vie, renoncer à la volonté de ne compter que sur mes propres forces ; renoncer à ne croire qu’en moi pour me forger le sens de ma vie, mais recevoir ce dernier d’un autre. Autrement dit, me renier, c’est dire mon incomplétude et mon besoin fondamental de recevoir l’essentiel par le Christ.
Ensuite, prendre sa croix, c’est accepter les difficultés de la vie, la souffrance, et in fine, la mort. La croix, c’est le sacrifice, à commencer par celui de la toute-puissance de sa volonté propre, comme avec ces mots de Jésus à son Père « non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ». Prendre sa croix, c’est donc perdre quelque chose pour gagner autre chose, de plus fondamental. Mais la perte est là, elle fait partie de notre suivance du Christ. Ne l’oublions pas.
Par ailleurs, une collègue pasteure soulignait que le mot « croix » ne signifie pas seulement le croisement d’un montant et d’une traverse, mais renvoie à quelque chose qui permet de tenir une charge en l’air, à l’appui des épaules. Ce mot grec (stauros) a donné en français le verbe instaurer. Ainsi, dans ce renoncement des évangiles, il en va donc d’une décision d’instaurer un autre mode d’être à la suite du Christ.
Mais attention, cet autre mode n’est en rien celui des terroristes kamikazes qui sacrifient leur vie. Non le Dieu de Jésus Christ est celui de la Vie, celle de Pâques qui demeure encore et encore. Ne nous trompons pas : l’Évangile n’est pas contre la vie, mais il invite, je vais le dire ainsi, à ne pas se tromper de vie. Ne te trompe pas de vie : ne cherche pas à gagner le monde, car tu vas te perdre, mais cherche à perdre la croyance que tu maîtrises totalement ta vie, car avec cette perte – avec ce lâcher-prise – tu trouveras la vraie vie.
Alors oui, il nous faut renoncer pour un bout à nous-mêmes (et je peux ici me poser la question : à quoi est-ce que je renonce à moi-même pour suivre Jésus ?), mais en effet, il nous faut surtout la confiance du lâcher-prise la confiance en Dieu, fondamentale dans notre manière de suivre le Christ.
« Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi la retrouvera ». Nous vivons dans ce monde où nous croyons pouvoir nous en sortir tout seul. C’est un peu comme quand nous pris dans un étau de difficultés : nous avons souvent le réflexe de nous débattre tout seul, comme une personne en train de se noyer qui panique. Et cela conduit à notre perte. Comme avec le filet du diable dans Harry Potter : plus la victime panique et se débat, plus la plante resserre son étreinte. Il s’agit dès lors de garder son sang-froid, se détendre et cesser de bouger. Adaptée à notre vie moderne, cette illustration nous invite à vivre une confiance en Dieu totale, je dis bien totale. Fais confiance à Dieu comme si tout dépendait de lui. C’est énorme. Mais c’est dans ce lâcher-prise total, cet abandon, cette perte, que nous pourrons gagner.
Il n’est donc pas possible d’être chrétien sans accepter de perdre, et c’est exigeant.Être chrétien, c’est suivre l’exemple du Christ qui a accepté de perdre sa vie afin que nous soyons sauvés. Oui avec Jésus on perd toujours pour gagner, pour gagner les biens spirituels que sont la joie, la paix, l’amour. Que nous servirait d’avoir toutes les richesses du monde, si au final nous sommes malheureux, inquiets, esclave de l’argent et du pouvoir ?
La bonne nouvelle de ce matin, bien-aimé·es dans le Seigneur, c’est qu’au fond, en dépit des apparences du monde, cette parole de Jésus est une parole qui sauve. Elle fait éclater notre illusion de toute-puissance comme on crève un ballon. Elle affirme que la personne qui est uniquement centrée sur elle-même et sur ses propres forces avance en réalité dans une impasse. L’alternative proposée par Jésus implique un décentrement de soi. Il s’agit de quitter une logique d’accumulation pour entrer dans une logique du don. Pour Jésus, une vie donnée n’est jamais une vie perdue. C’est tout ce que je souhaite à Apolline, qu’elle puisse découvrir cette joie du don et comment, à l’image du poisson plein d’écailles lumineuses, « perdre » peut permettre de « gagner ».
Et moi : suis-je prêt·e à tout abandonner pour suivre Jésus ? Qu’est ce qui m’empêche de suivre totalement Jésus aujourd’hui ?
Que de questions pour toi, mon frère, pour toi ma sœur, à méditer pour ta vie de disciple du Christ. Qui perd gagne. Aussi dans notre vie de chrétiennes et chrétiens, à la suite du Christ. Heureux ceux qui perdent, car ils gagneront.
Amen.
[1] https://www.eerv.ch/activites-cantonales/eglise-martin-luther-king-lausanne/activites/predications/predication-du-02112