Le peuple était là, pressé par la soif, et murmurait contre Moïse. Il disait: Pourquoi nous as-tu fait monter hors d’Égypte, pour me faire mourir de soif avec mes enfants et mes troupeaux? Moïse cria à l’Éternel, en disant: Que ferai-je à ce peuple? Encore un peu, et ils me lapideront. L’Éternel dit à Moïse: Passe devant le peuple, et prends avec toi des anciens d’Israël; prends aussi dans ta main ta verge avec laquelle tu as frappé le fleuve, et marche! Voici, je me tiendrai devant toi sur le rocher d’Horeb; tu frapperas le rocher, et il en sortira de l’eau, et le peuple boira. Et Moïse fit ainsi, aux yeux des anciens d’Israël. Il donna à ce lieu le nom de Massa et Meriba, parce que les enfants d’Israël avaient contesté, et parce qu’ils avaient tenté l’Éternel, en disant: L’Éternel est-il au milieu de nous, ou n’y est-il pas?
Exode 17, 3-7
Comme il fallait qu’il passât par la Samarie, il arriva dans une ville de Samarie, nommée Sychar, près du champ que Jacob avait donné à Joseph, son fils. Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué du voyage, était assis au bord du puits. C’était environ la sixième heure. Une femme de Samarie vint puiser de l’eau. Jésus lui dit: Donne-moi à boire. Car ses disciples étaient allés à la ville pour acheter des vivres. La femme samaritaine lui dit: Comment toi, qui es Juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis une femme samaritaine? Les Juifs, en effet, n’ont pas de relations avec les Samaritains. Jésus lui répondit: Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: Donne-moi à boire! Tu lui aurais toi-même demandé à boire, et il t’aurait donné de l’eau vive. Seigneur, lui dit la femme, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond; d’où aurais-tu donc cette eau vive? Es-tu plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses troupeaux? Jésus lui répondit: Quiconque boit de cette eau aura encore soif; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif, et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle. La femme lui dit: Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n’aie plus soif, et que je ne vienne plus puiser ici.
Évangile selon Jean 4, 4-15
Frères et sœurs,
dans la première lettre aux Corinthiens, l’apôtre écrit : « Je ne veux pas que vous ignoriez que nos pères […] ont tous bu du même breuvage spirituel ; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les accompagnait, et ce rocher était le Christ. » (1 Corinthiens 10, 1+4) Les deux lectures de ce jour se trouvent ainsi liées. Et l’on se retrouve avec cette image surprenante du Christ comme un rocher qui donne de l’eau dans le désert.
La force de l’épisode rapporté dans le livre de l’Exode vient justement de ce que Dieu, pour étancher la soif de son peuple, fait jaillir de l’eau d’un endroit improbable. Un rocher est tout sauf une source, c’est évident ! Seulement la foi regarde au-delà des évidences. Elle parle le langage de la poésie et de l’imaginaire, et non celui de ce cartésianisme qui se prend pour du bon sens.
« Seigneur, tu n’as rien pour puiser et le puits est profond. » Quand Jésus parle d’eau vive, la Samaritaine le prend au pied de la lettre. Et elle se croit plus maligne que cet étranger, puisque c’est chaque jour qu’elle vient chercher de l’eau ici.
Au moins savait-elle ce qu’est l’eau vive. Alors que, nous, nous buvons une eau traitée et retraitée qui a passé par des kilomètres de canalisations. Une eau stérile et inerte : juste une molécule sans vie, sans histoire, sans poésie. Les packs des supermarchés ne sont pas différents.
« Si tu connaissais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire, tu lui aurais demandé toi-même à boire, et il t’aurait donné une eau vive. »
Jésus comme une fontaine qui coule paisiblement ? Ou bien Jésus comme un rocher en plein désert dont de l’eau jaillit quand l’homme de Dieu le frappe avec son bâton ? Cela fait une grande différence. D’un côté, quelque chose de tout simple, de tout naturel, on pourrait dire de banal. De l’autre, quelque chose d’inconcevable, d’inouï. Du jamais vu. Un prodige. Une sensation. Un miracle.
« Si tu savais le don de Dieu… » De quoi Jésus parle-t-il ? D’une attente légitime qui s’appuierait sur ce que l’on nous a dit au catéchisme ? Ou bien de ce pas de la foi qui ne s’étonne plus de rien, et qui ose imaginer et demander l’impossible : un rocher qui se fait source d’eau ?
Nous avons tous une liste plus ou moins consciente de ce que nous pouvons attendre de Dieu, de ce que nous pouvons Lui demander. Ce que Jésus dit dans cette rencontre, c’est qu’il ne faut surtout pas avoir peur de demander aussi autre chose. De tabler non seulement sur une sagesse et une puissance qui dépassent tout ce que l’on peut imaginer, mais surtout sur une générosité qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer : Dieu qui veut nous émerveiller, Dieu qui veut nous réjouir, Dieu qui veut nous bousculer, nous choyer, nous transporter, nous transformer. Dieu qui donne parce qu’Il aime donner, et parce qu’Il sait que c’est ce don qui nous permet de vraiment vivre, et non les petits calculs de nos esprits et de nos cœurs. Alors oui, « Si tu savais le don de Dieu… » !
L’ambiance dans notre Église est bien différente. Une fin de règne : « Encore un moment, Monsieur le bourreau ! » On cherche à sauver ce qui peut encore l’être. Retarder la fin du mieux que l’on peut, sans se faire trop d’illusions sur sa venue prochaine. Beaucoup d’énergie, beaucoup de travail, juste pour repousser l’échéance. Moi, le grand sceptique, je suis troublé par l’atmosphère de résignation qui accompagne la réforme en cours dans notre Église.
« Si tu savais le don de Dieu… » C’est peut-être ça la question fondamentale : qu’est-ce que nous savons du don de Dieu ? Ne le voyons-nous pas beaucoup plus petit, beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus plat qu’il ne l’est en réalité ? Comme si la main de Dieu n’était à l’œuvre que là où nous recevons la réponse souhaitée à la demande que nous avons formulée.
Le premier pas, c’est de réapprendre à s’émerveiller du foisonnement, de l’extravagance, de la déraison de tout ce que Dieu donne. Et se préparer ainsi à ce qu’Il réserve à Son Église un bouquet de surprises et de nouveautés. Des chemins qui s’ouvrent là où l’on ne voyait que des murs. Des fleurs colorées qui apparaissent là où l’on croyait que rien ne pouvait pousser. Oui, tellement plus que juste le renouvellement d’une convention de financement !
« Si tu savais le don de Dieu… », alors tu saurais voir le Christ comme un rocher d’où jaillit une eau vive. Quelque chose de stupéfiant. Mais aussi quelque chose aussi de réjouissant.
Oui, accepter de sortir des sentiers battus et des espaces trop sécurisés. Accepter d’être bousculé, emmené là où l’on n’aurait jamais imaginé par Dieu. À Lui notre foi et notre audace, notre espérance et notre ardeur, notre amour et notre émerveillement, maintenant et toujours.
Amen