Habacuc 2, 2-4 : « L’Éternel m’adressa la parole, et il dit : « Écris la prophétie. Gravela
sur des tables, afin qu’on la lise couramment. Car c’est une prophétie dont le temps
est fixé, elle marche vers son terme et elle ne mentira pas ; si elle tarde, attends-la,
car elle s’accomplira, elle s’accomplira certainement. Voici, son âme s’est enflée, elle
n’est pas droite en lui ; mais le juste vivra par la foi. » »
2 Timothée 1, 6-8 : « C’est pourquoi je t’exhorte à ranimer le don de Dieu que tu as
reçu par l’imposition de mes mains. Car ce n’est pas un esprit de timidité que Dieu
nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de sagesse. N’aide donc point honte
du témoignage à rendre à notre Seigneur, ni de moi son prisonnier. »
Frères et sœurs,
pas de lien évident entre les lectures que nous avons entendues et le thème de l’offrande. Rien d’étonnant à cela. Ce sont les textes du lectionnaire catholique pour ce dimanche.
Pas de grands appels à la générosité donc. Mais un retour sur soi-même. Un recentrement.
Et cela n’est pas sans lien avec le thème de notre célébration. L’offrande, non pas comme une question de projet, de gestion, de finances. Mais d’ancrage en Dieu.
Habacuc dit de l’âme de celui qui s’égare qu’elle est enflée, et aussi qu’elle n’est pas droite en lui. En d’autres mots, c’est la grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf. Et c’est aussi un tordu.
L’apôtre, lui désigne comme une impasse l’esprit de timidité,
quand on s’effraie de tout et de rien. Cela semble exactement le contraire de ce que dit le prophète. Et l’on en vient à se demander : « Mais qui a raison ?
Quel chemin devons-nous suivre ? L’humilité, la simplicité, la discrétion, pour éviter d’être enflé et tordu ? Ou bien la volonté, l’audace, la vaillance, pour vaincre la timidité ? On se sent tout de même un peu perdu.
Heureusement, tant chez le prophète que dans la lettre, il y a une deuxième partie qui semble plus claire.
« Le juste vivra par la foi. » C’est ce qui est dit chez Habacuc. Une parole que l’on connaît bien, puisqu’elle a été reprise par l’apôtre Paul dans l’épître aux Romains.
Dans la lettre à Timothée, il est rappelé que c’est un esprit de force, d’amour et de sagesse que Dieu nous a donné. Et cela sonne bien. De vraies valeurs auxquelles on ne peut qu’acquiescer.
Seulement, parlons-nous vraiment la même langue que le prophète et l’apôtre ?
Qu’est-ce que c’est que cette foi qui fait vivre le juste ? La fréquentation du culte ? La lecture de la Bible ? La prière matin et soir ? Ou encore autre chose ?
Un petit détour par l’hébreu peut nous aider. Le mot utilisé par Habacuc est « AMouNa ». La même racine que pour le mot « AMeN », qui veut dire : « C’est sûr ! », « C’est vrai ! »
La foi dont parle le prophète, ce n’est pas une rêverie : « Comme ce serait bien si c’était ainsi ! » C’est bien plutôt une assurance, un ancrage, une stabilité. Il y a quelque chose de solide sur quoi l’on peut s’appuyer.
La foi comme une assise inébranlable. Comme quand le corps est parfaitement centré et qu’il peut rester des heures dans la même position. Rien qui bouge dehors. Rien qui bouge dedans. Aucune fébrilité. Aucune agitation. On sait où l’on en est et sur qui l’on s’appuie.
L’apôtre, lui, parle d’un esprit de force, d’amour et de sagesse. Trois mots qui semblent clairs. Et pourtant il est facile de se méprendre.
La force comme du punch, de la détermination, une certaine rudesse. Seulement, on le sait, la brutalité, c’est l’arme des faibles. Celui qui est vraiment fort n’a pas de problème à être doux et attentionné. Il est si bien ancré dans sa solidité, qu’il ne nourrit aucune peur pour lui-même, et n’a donc aucune raison d’être agressif envers les autres. La vraie force ne crie pas, ne s’agite pas, ne malmène pas. Elle n’en a pas besoin.
L’amour, lui, est souvent perçu comme un sentiment. On est troublé, ému, bouleversé.
Dans la Bible, c’est surtout une intention et un acte : faire du bien à quelqu’un. Une générosité focalisée sur l’autre et son bien-être. Quelque chose de rayonnant, de souverain, qui n’a pas besoin de contre-service, de gratification en retour.
La sagesse enfin évoque souvent le grand âge : le regard détaché de celui qui s’apprête à quitter ce monde. De la hauteur qui ne va pas sans un certain mépris. On est au-dessus de tout cela.
La sagesse dont l’apôtre parle est bien différente. Non pas loin de la vie, mais en son cœur. Le geste juste, la parole adéquate. Rien de spectaculaire. Et pourtant quel bien cela fait !
C’est souvent bien après que l’on s’en aperçoit. Sur le moment, cela semblait tellement naturel. Tellement fluide.
Alors qu’en est-il de notre offrande ? Quel chemin suit-elle ?
N’est-elle pas souvent marquée par cette enflure et aussi ce côté tordu que dénonce Habacuc ? Apporter le développement ou même la civilisation à ces peuples qui n’ont pas eu autant de chances que nous. Avec ensuite cette masse de documents avec des projets, des objectifs, des procédures, des plannings. On se prend souvent très au sérieux. Et l’on perd au passage toute trace de simplicité.
Et comme c’est une impasse, il n’est pas rare que, pour en sortir, on s’enfonce dans une autre. C’est le découragement. Ce que l’apôtre appelle la timidité.
On s’effraie de voir la réalité suivre d’autres chemins que ceux que l’on avait pensés. « Quelle horreur ! Rien ne fonctionne comme cela le devrait. Tout ce que l’on fait est inutile. Autant récupérer ses billes et aller jouer seul dans son coin ! »
Pour Habacuc et pour l’apôtre, l’important, l’essentiel, c’est la bonne attitude, le geste juste. Pas besoin de programme, de projet pensé dans le détail. Pas besoin d’explication, de justification. Ce qu’il est bon de faire, ce qu’il est juste de faire, on n’a pas besoin d’y réfléchir. On le sent. Si l’on a besoin de réfléchir, c’est tout simplement que ce n’est pas encore mûr, et qu’il vaut mieux s’abstenir pour le moment.
La seule question qui vaille donc, c’est de savoir si notre cœur est bien dans notre poitrine, et en même temps tout près de Dieu.
En d’autres mots, notre générosité vient-elle vraiment de notre force, de notre ancrage dans l’amour si solide de Dieu ?
Notre projet avec la communauté de Tanzoun peine à prendre forme. Difficile de dire comment les choses vont évoluer.
Dans cette incertitude, il est bon de voir que notre paroisse a noué ces dernières années des liens dans le cadre desquels elle exprime aussi une vraie générosité.
Chaque année, nous faisons des dons au GRAAP et au SEMO. Des institutions dont nous reconnaissons l’utilité bien sûr. Mais aussi et d’abord des personnes de chair et de sang que nous connaissons et que nous côtoyons, par exemple lors des repas aux Alizés.
Faire ces dons nous paraît naturel. Pas besoin d’éplucher les rapports annuels pour nous convaincre du bien-fondé de ce geste.
Pas de sentimentalisme, ni de calcul. Pas non plus d’investissement raisonné. Juste la conviction intime que c’est ce qu’il faut faire. Une conviction qui devient toujours plus claire, plus limpide, à mesure que l’on ne se soucie que de Celui sur qui l’on s’appuie pour avancer.
Être généreux pour donner un sens à sa vie, cela semble séduisant. Mais c’est une erreur. L’important, c’est d’avoir un sens à sa vie. Et d’y trouver la source à partir de laquelle on va pouvoir se montrer généreux.
C’est par la foi que le juste vivra. Notre ancrage en Dieu, notre assurance en Dieu comme le point de départ de notre vie. Le point de départ aussi de notre offrande. De notre générosité.
Louange soit à Dieu qui donne justesse et assurance à nos pas, à nos gestes, à notre vie !
Amen