Pour moi, frères, quand je suis venu chez vous,
je n'y suis pas venu pour vous annoncer le témoignage de Dieu avec le prestige du langage et de la sagesse.
Car je n'ai pas jugé que je dusse savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.
Quand j'ai vécu parmi vous, j'ai été faible, craintif, tout tremblant.
Et ma parole et ma prédication n'ont pas consisté dans les discours persuasifs de la sagesse,
mais dans une démonstration d'esprit et de puissance,
— afin que votre foi fût fondée, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.
1 Corinthiens 2, 1-5
« Je n’ai pas jugé que je dusse savoir parmi vous
autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »
Frères et sœurs,
c’est de sa vie que l’apôtre parle dans ces mots.
Pour lui, Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié, ce n’est pas un thème.
C’est une présence, un regard, une fidélité, un don, une générosité.
Quelque chose de vivant et de nourrissant.
Quelque chose qu’il reçoit à chaque instant,
et qui fait tout le prix, tout le sens de son existence.
C’est souvent à un autre niveau que nous vivons.
Ce qui nous semble essentiel, ce sont les convictions que nous défendons,
la vision que nous nous faisons du monde et de la vie :
« Je suis sûr que c’est cela qu’il faut faire ! C’est comme ça que je vois les choses ! »
Chacun a des théories, des explications, des arguments, des idées qu’il se fait.
On présente parfois l’apôtre Paul comme le premier théologien,
celui qui, à partir d’éléments disparates, a créé un système parfaitement cohérent.
Un virtuose de la pensée et des mots, jonglant avec les concepts,
développant de nouvelles perspectives.
Un intellectuel ébouriffant. Un orateur éblouissant.
Pourtant, lorsqu’il se présente aux croyants de Corinthe,
c’est un autre visage que l’apôtre met en avant :
« Je n’ai pas jugé que je dusse savoir parmi vous
autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »
« Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié » :
non pas un concept, un slogan, un symbole, un logo que l’on a bien en main
et avec lequel on peut jouer,
mais une personne, un cœur, un ami.
Rappelez-vous l’exclamation de Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »
Quelqu’un d’essentiel. Quelqu’un de central.
Rien à voir avec ces centaines ou ces milliers de suiveurs
que l’on a sur les réseaux sociaux.
Quelque chose de précieux. Quelque chose d’unique.
Celui qui fait que je suis qui je suis.
Ce regard, cette présence qui me donnent ma densité.
Cet amour qui me connaît par mon nom, qui me révèle mon visage.
« Je n’ai pas jugé que je dusse savoir parmi vous
autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »
« Jésus-Christ crucifié » ! Pourquoi cette précision ?
Pour souligner une relation vivante dont je ne suis pas l’initiateur.
Jésus, le Christ, ce n’est pas n’importe qui. C’est Celui qui se donne pour moi.
Non pas une instance froide et lointaine, statique, indifférente.
Mais au contraire un geste. Un engagement. Dieu qui prend parti pour moi.
Le mot « crucifié » semble passif.
Le Christ comme un pauvre bougre, victime de la violence des hommes.
Mais il y a méprise.
Le crucifié n’est pas pris en traître, par surprise. La croix, il l’assume.
Personne ne lui prend sa vie. Il la donne de lui-même. Pour toi. Pour moi. Pour nous.
La croix, non pas une péripétie malheureuse
qui appartiendrait désormais à l’histoire,
mais ce lieu où celui qui était déjà « Emmanuel », « Dieu avec nous »,
s’est fait encore plus : « Dieu pour nous », « Dieu pour moi », « Dieu pour toi »,
encore et encore, toujours à nouveau.
Une relation fondamentale et fondatrice.
Oui, c’est cela que nous sommes avant tout :
ceux que Dieu aime, ceux pour qui le Christ s’est donné,
ceux pour qui Dieu s’est lancé, s’est exposé, s’est engagé dans son Fils Jésus.
Les relations en Église sont souvent très semblables
à celles que l’on rencontre dans le monde.
On se met en avant. On cherche à imposer ses vues.
Impressionner l’autre par des titres et des diplômes,
par des arguments imparables ou une éloquence éblouissante.
Avec aussi de temps en temps des invectives et même des anathèmes,
proférés avec d’autant plus de sérieux qu’ils sont pitoyables.
« Je n’ai pas jugé que je dusse savoir parmi vous
autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »
Par ces mots, l’apôtre parle de lui-même et aussi de ses interlocuteurs.
Il pourrait les prendre de haut, ces prolétaires de Corinthe,
lui l’érudit de Jérusalem et de Tarse. Mais non.
Il ne dégaine pas son curriculum vitae, en leur demandant de faire de même.
Au contraire, il le dit : eux aussi sont ceux pour qui le Christ s’est donné sur la croix.
Impossible de prendre à la légère ce geste qui l’engage à son tour.
« Nous n’avons pas forcément le même avis.
Il est si facile de se disputer : ne nous laissons pas prendre dans ce piège !
Ne laissons pas les joutes verbales et les moqueries occulter l’essentiel,
c’est-à-dire le Christ présent et vivant ; le Christ aimant chacune et chacun
jusqu’au don de sa vie.
Deux mille ans d’histoire de l’Église sont comme un catalogue
de tous les fourvoiements possibles et imaginables,
avec souvent des conséquences dramatiques :
des guerres, des exécutions, des persécutions.
À l’heure actuelle, dans notre pays, la violence physique est un chapitre clos.
Les chrétiens ne se massacrent pas.
Mais la méfiance et le mépris sont toujours bien là.
Avec les uns qui font valoir leurs études et leurs lettres,
alors que les autres brandissent leur ferveur.
Chacun étant bien sûr persuadé d’avoir raison.
C’est humain, bien sûr. Mais peut-être un peu trop.
Des bagarres de bac à sable.
« Je n’ai pas jugé que je dusse savoir parmi vous
autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »
Eh oui, « Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié » !
Présent ici, au milieu de nous, et aussi aux côtés de chacune, de chacun.
Se portant garant de chacune, de chacun.
« Cet homme, ce n’est pas un abruti. Ce n’est pas un pauvre type.
C’est celui pour qui j’ai donné ma vie et je la donne encore.
C’est mon sang. C’est mon frère. C’est ton frère. »
Notre foi n’a rien à voir avec une liste de thèses à défendre.
C’est bien plutôt cette prise de conscience bouleversante que je ne suis pas seul,
que je ne suis pas abandonné,
mais que Quelqu’un s’intéresse à moi et a souci de moi.
Que Quelqu’un s’est donné et se donne pour moi.
Non pas un marginal. Mais le roi des rois et le seigneur des seigneurs.
Jésus, le Fils de Dieu.
Et c’est ce même amour dont il entoure chacune et chacun,
unique à ses yeux, précieux à ses yeux.
Puisse la vie de notre Église, et déjà celle de notre paroisse,
témoigner de cette réalité si grande, si forte et si belle.
Puissions-nous aussi répéter encore et encore,
à chaque rencontre que nous faisons :
« Je n’ai pas jugé que je dusse savoir parmi vous
autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »
Amen