9Et là, il entra dans la caverne, et il y passa la nuit. Et voici, la parole de l’Éternel lui fut adressée, en ces mots: Que fais-tu ici, Élie? 10Il répondit: J’ai déployé mon zèle pour l’Éternel, le Dieu des armées; car les enfants d’Israël ont abandonné ton alliance, ils ont renversé tes autels, et ils ont tué par l’épée tes prophètes; je suis resté, moi seul, et ils cherchent à m’ôter la vie. 11L’Éternel dit: Sors, et tiens-toi dans la montagne devant l’Éternel! Et voici, l’Éternel passa. Et devant l’Éternel, il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers: l’Éternel n’était pas dans le vent. Et après le vent, ce fut un tremblement de terre: l’Éternel n’était pas dans le tremblement de terre. 12Et après le tremblement de terre, un feu: l’Éternel n’était pas dans le feu. Et après le feu, un murmure doux et léger. 13Quand Élie l’entendit, il s’enveloppa le visage de son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la caverne. Et voici, une voix lui fit entendre ces paroles: Que fais-tu ici, Élie? « Seigneur, si c’est toi, ordonne que j’aille vers toi sur les eaux. »
1 Rois 19, 9-13
22Aussitôt après, il obligea les disciples à monter dans la barque et à passer avant lui de l’autre côté, pendant qu’il renverrait la foule. 23Quand il l’eut renvoyée, il monta sur la montagne, pour prier à l’écart; et, comme le soir était venu, il était là seul. 24La barque, déjà au milieu de la mer, était battue par les flots; car le vent était contraire. 25A la quatrième veille de la nuit, Jésus alla vers eux, marchant sur la mer. 26Quand les disciples le virent marcher sur la mer, ils furent troublés, et dirent: C’est un fantôme! Et, dans leur frayeur, ils poussèrent des cris. 27Jésus leur dit aussitôt: Rassurez-vous, c’est moi; n’ayez pas peur! 28Pierre lui répondit: Seigneur, si c’est toi, ordonne que j’aille vers toi sur les eaux. 29Et il dit: Viens! Pierre sortit de la barque, et marcha sur les eaux, pour aller vers Jésus. 30Mais, voyant que le vent était fort, il eut peur; et, comme il commençait à enfoncer, il s’écria: Seigneur, sauve-moi! 31Aussitôt Jésus étendit la main, le saisit, et lui dit: Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? 32Et ils montèrent dans la barque, et le vent cessa. 33Ceux qui étaient dans la barque vinrent se prosterner devant Jésus, et dirent: Tu es véritablement le Fils de Dieu.
Matthieu 14, 22-33
Frères et sœurs,
cette demande de Pierre fait partie d’un récit. Ce sont les mots qui viennent à l’apôtre à un moment bien précis. Et Jésus ne les repousse pas. Au contraire, il dit à Pierre : « Viens ! … »
Quelque chose se joue là entre ces deux hommes. Quelque chose qui a toute une histoire. Jésus et Pierre ne sont pas des inconnus l’un pour l’autre. Cela fait un bon moment qu’ils se côtoient. Il y a eu un appel et une réponse. Et ensuite aussi des perplexités, des malentendus. Une proximité parfois surestimée, et certainement aussi d’autres fois sous-estimée.
Là, Jésus vient d’obliger ses disciples à partir sans lui, les laissant dans l’incompréhension : s’ils ont tout abandonné, c’est quand même pour être avec lui. Ils ont lié leurs vies à sa personne !
Pierre n’a pas besoin d’un prestidigitateur qui marche avec aisance sur l’élément liquide. Il a besoin d’un appel, de quelqu’un qui tienne à lui et pour qui il compte. Et justement, là, à ce moment, il a besoin du renouvellement de cet appel qui l’avait mis en marche.
« Seigneur, si c’est toi, ordonne que j’aille vers toi sur les eaux. »
Peut-être que l’essentiel dans cette demande, c’est surtout : « Seigneur, si c’est toi, ordonne que j’aille vers toi … » Et Jésus de répondre : « Viens ! … »
On souligne volontiers le manque de foi de Pierre qui se laisse troubler par la violence du vent. Cela me semble un peu facile. Tout ce temps aux côtés de Jésus, l’apôtre est passé par bien des émotions, et il ne sait pas forcément toujours quoi penser. Il est normal de douter.
Le sens de cet épisode, c’est justement qu’il faut savoir mettre ses doutes de côté pour avancer à la rencontre de Jésus. Pour répondre à l’appel de Jésus.
Pierre, lui, aurait souhaité que l’appel de Jésus le débarrasse de tout doute. Mais non, le doute fait partie du chemin. Il fait partie de la vie. Il fait partie de la foi. Il ne faut juste pas lui accorder trop d’attention, trop d’importance.
Nous aimerions tellement que Dieu nous donne ce dont nous pensons avoir besoin pour que notre foi soit renouvelée, pour que notre pas soit assuré !
Quand Dieu lui demande ce qu’il fait là à l’Horeb, Élie répond : « J’ai été saisi d’une ardente jalousie pour l’Éternel, le Dieu des multitudes ; car les enfants d’Israël ont abandonné ton alliance ; ils ont démoli tes autels ; ils ont fait périr tes prophètes par l’épée ; moi seul je suis resté, et ils cherchent à m’ôter la vie. »
En d’autres mots : « Je suis dans une situation de grande détresse, parce que j’ai lié ma vie à Toi. Fais quelque chose pour moi. Protège-moi. Défends-moi. »
La réponse de Dieu sera différente de ce qu’Élie souhaitait entendre. Non pas une force sur laquelle il pourrait s’appuyer et qui mettrait tous ses ennemis en déroute. Mais un murmure doux et subtil.
Élie aurait pu être déçu, crier son incompréhension, dire que ce n’est pas cela qui allait l’aider face à cette armée qui le pourchassait. Mais non, Élie s’enveloppe le visage de son manteau, il sort et il se tient devant la caverne pour saluer le passage de Celui qui est Son Dieu, et qui s’est manifesté à lui cette fois dans un murmure doux et subtil. Un Dieu qui n’est pas juste une réponse à la violence des hommes. Un Dieu qui n’est pas juste un décalque de la violence des hommes. Un Dieu qui ouvre un chemin surprenant, déroutant, tellement loin de ce dont on croit avoir besoin. Et pourtant, Élie l’a bien compris, c’est sur ce chemin-là, ce chemin qu’Il trace, qu’il est bon d’avancer, quelle que soit notre perplexité.
Avons-nous la même foi qu’Élie ? Savons-nous entendre la voix de Dieu qui nous répond, lorsqu’elle ne reprend pas les mots que nous lui soufflons ?
Nous rêvons soit d’un Dieu qui nous dicte nos choix et notre vie, soit au contraire d’un Dieu à l’écoute qui se plie à nos demandes, à nos désirs.
Jésus ne dit pas à Pierre : « Ce que tu me demandes est ridicule ! » Non, il entre dans le jeu, mais pour y apporter sa nuance.
Et Pierre d’être confronté à sa fragilité. Pierre de constater qu’il ne suffit pas que Jésus soit Seigneur. Lui-même doit encore y croire de toutes ses forces, en s’asseyant sur ses doutes, sur toutes ces voix en lui qui le pressent de demander des garanties.
Comment comprenons-nous nos prières ? Comme une demande que nous déposons à un office et qui sera soit validée, soit refusée ? Ou bien y voyons-nous un geste dans une relation, auquel un autre geste viendra répondre, pour que le dialogue se poursuive, pour que la relation gagne en richesse, en profondeur, en subtilité, pour que de nouveaux aspects soient explorés.
Dieu, non pas comme un intervenant extérieur dans le cours de ma vie. Dieu comme le vis-à-vis, le compagnon, qui est au cœur de ma vie. Et que je découvre à côté de moi, mais aussi face à moi, derrière moi, au-dessus de moi, et même comme un socle sous mes pieds.
« Seigneur, si c’est toi, ordonne que j’aille vers toi sur les eaux. »
J’imagine Jésus avec un petit sourire quand il entend cette demande de Pierre. Non pas parce qu’il saurait le bon tour qui va être joué. Mais parce qu’il voit que Pierre a soif de proximité, de relation. Parce que Pierre a envie de l’écouter et de lui répondre - même si la demande exprimée semble folle. Oui, une confiance est là, et c’est beau. Une confiance si grande qu’elle ne va pas se briser sur les obstacles, sur les imprévus, sur les méprises.
« Seigneur, si c’est toi, ordonne que j’aille vers toi sur les eaux. »
Bien des prières se contentent d’être des demandes : on demande de l’aide pour ce que l’on ne peut pas faire soi-même, pour ce sur quoi l’on n’a pas prise.
La prière de Pierre et d’Élie est d’une autre nature : un besoin de relation. Quelqu’un qui compte pour moi et pour qui je compte. Une proximité, une confiance, qui permettent de prendre des risques, de sortir des sentiers battus, d’aller au-delà de la facilité et du confort. Parce que c’est Toi, parce que c’est moi.
À qui nous adressons-nous dans nos prières ? À un inconnu ? À un guichetier dont c’est la fonction de recevoir les demandes et de les traiter ? Ou bien à Celui avec Qui l’on a déjà tellement vécu : tant de merveilles, tant de surprises, avec aussi des moments de crise, de tension ? Un lien vivant dont on demande le renouvellement, le renforcement, bien plus que la réalisation de notre souhait, de notre envie du moment.
« Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »
Il est facile d’entendre ici du prof. de gym. ou de l’entraîneur qui pointe un défaut qui doit disparaître et qu’il va falloir travailler.
Mais peut-être y a-t-il là plutôt une de ces petites provocations que l’on se fait entre amis. « Mon pauvre Pierre, mais qu’est-ce que tu te traînes sur cette eau ! » Et Pierre de se dire : « Homme de peu de foi ?! Attends seulement : Tu vas voir ce que Tu vas voir. »
Oui, le lien, la relation comme but, comme sens de la prière, et non pas comme préalable pour obtenir des choses.
La demande comme prétexte pour se rapprocher, pour vivre la vie à deux, soutenus l’un par l’autre, et aussi bousculés l’un par l’autre.
Amen