9En passant plus loin, Jésus vit un homme appelé Matthieu assis au bureau des péages. Il lui dit : Suis-moi. (Matthieu) se leva et le suivit.

10Jésus était à table dans la maison ; or, beaucoup de péagers et de pécheurs avaient pris place avec lui et avec ses disciples. 11À cette vue, les Pharisiens dirent à ses disciples : Pourquoi votre maître mange-t-il avec les péagers et les pécheurs ? 12Jésus qui avait entendu, dit : Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. 13Allez apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde et non le sacrifice ; car je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs.

Évangile selon Matthieu 9, 9-13

 

18Espérant contre toute espérance, [Abraham] crut et devint ainsi père d'un grand nombre de nations, selon ce qui avait été dit : Telle sera ta descendance.

19Et, sans faiblir dans la foi, il considéra son corps presque mourant, puisqu'il avait près de cent ans, et le sein maternel de Sara déjà atteint par la mort. 20Mais face à la promesse de Dieu il ne douta point, par incrédulité, mais fortifié par la foi, il donna gloire à Dieu 21pleinement convaincu de ceci : ce que (Dieu) a promis, il a aussi la puissance de l'accomplir. 22C'est pourquoi cela lui fut compté comme justice.

23Mais ce n'est pas à cause de lui seul, qu'il est écrit : Cela lui fut compté, 24c'est aussi à cause de nous, à qui cela sera compté, nous qui croyons en celui qui a ressuscité d'entre les morts Jésus notre Seigneur, 25livré pour nos offenses, et ressuscité pour notre justification.

Romains 4, 18-25

 

 

« Espérant contre toute espérance … »

 

Frères et sœurs,

un même mot peut recouvrir des réalités différentes, et même opposées. C’est le cas du mot « espérance ».

 

Il y a l’espérance des experts, des pronostiqueurs, des futurologues, des algorithmes. Rien d’autre qu’une variante du calcul. « L’année passée, nous avons fait un bénéfice de 8%. Si nous le répétons les trois prochains exercices, nous pourrons nous développer en investissant dans tel ou tel autre domaine. »

Une espérance qui semble normale, rationnelle, réaliste. Au point que l’on n’espère plus, mais que l’on compte dessus, que l’on fait comme si c’était bon, comme si c’était déjà là. Oubliant un peu vite qu’il peut y avoir des imprévus, des aléas, des accidents. Vous vous rappelez Perrette et le pot au lait.

 

L’espérance d’Abraham est différente. Il n’entre pas dans un projet solide, argumenté, bien ficelé. Non, il espère contre toute espérance. Pas d’objectif concret et chiffré dont il pourrait mesurer la progression. Juste les yeux levés vers l’horizon et les pieds qui se mettent en marche. Une visée, bien plus qu’un but. L’important, c’est cette orientation, cette ouverture, vécue aujourd’hui, maintenant. Dans l’instant présent.

 

« Espérant contre toute espérance … »

 

Le futur de notre communauté de Fontenay est loin d’être assuré. Nous sommes invités à nous soucier de la grande paroisse d’Yverdon liée à la réforme Église 2029. Mais à partir d’un certain âge, il est présomptueux de planifier à trop long terme. Et c’est notre situation. Avec plus de nonagénaires au culte que d’enfants et de familles associés aux activités qui leur sont destinées. Et soixante à septante fois plus de services funèbres que de baptêmes ou de présentations.

 

On peut bien sûr faire comme si de rien n’était, et ne pas prendre en compte l’évolution des effectifs. Il y a encore un ou deux enfants, alors on peut faire du culte de l’enfance. Et tant qu’il y a quelques personnes pour venir au temple le dimanche matin, cela vaut la peine de continuer à faire des cultes. « Tout va très bien, Madame la Marquise ! Tout va très bien ! »

 

Une autre voie est possible. Tout simplement regarder la réalité en face, et arrêter de se raconter des histoires. Si les choses suivent simplement leur cours, la communauté de Fontenay va finir par s’éteindre. Sans drame. Sans souffrance. Tout naturellement. Les communautés elles aussi sont mortelles. Comme les individus. Juste une fin de vie.

 

« Espérant contre toute espérance, [Abraham] crut. »

« Il ne douta point […] au sujet de la promesse de Dieu. »

 

L’Église, non pas comme un lieu d’activités, ni non plus comme un projet ou un programme. Non l’Église comme le lieu d’une promesse.

Ce que nous vivons ici, lors de nos célébrations, nos échanges, nos partages, cela a un avenir ! Mais pas parce que de nouvelles personnes vont arriver et prendre le relais, poursuivre ce que nous faisons maintenant. Non, parce que ce que nous vivons, cela forme comme un terreau, comme un humus, une terre vivante, sur laquelle pourra pousser quelque chose de nouveau. Quelque chose qui prendra peut-être des formes très différentes de ce que nous connaissons. Mais que Dieu aura semé. Et qui poussera ses racines dans ce qui a été vécu ici, dans cette foi, cette espérance, cet amour qui nous animent aujourd’hui.

 

« Espérant contre toute espérance, il crut. »

 

L’espérance, ce n’est pas juste imaginer un développement naturel positif. L’espérance, c’est augurer, c’est pressentir que ce que nous vivons a une portée bien plus importante que ce que nous voyons ou même imaginons. C’est le fameux « effet papillon » : un simple battement d’ailes de papillon au Brésil qui provoque une tornade au Texas.

 

On souligne beaucoup la foi d’Abraham qui a quitté son pays et tout ce qu’il connaissait pour se mettre en route en réponse à la promesse de Dieu. Un acte spectaculaire, grandiose. Ce que l’on oublie de dire, c’est que la suite a été bien plus modeste, et qu’Abraham est mort en étranger dans cette terre dont il lui avait été dit qu’elle serait sienne.

Pas grand-chose comme résultat. Et pourtant ça a suffi comme terreau pour permettre à la promesse de Dieu de prendre corps et de pousser. C’est de cela que nous vivons aujourd’hui.

 

L’histoire est pleine de succès sans lendemains, et d’échecs incroyablement féconds.

D’un point de vue comptable, il serait merveilleux d’avoir dans dix ans encore vingt personnes au culte du dimanche, et trois ou quatre enfants au culte de l’enfance. Mais peut-être, ou même très certainement, l’enjeu de ce que nous vivons maintenant en tant que communauté est-il ailleurs. Non pas dans cet espoir de quelques années ou décennies supplémentaires que les médecins donnent aux patients relevant d’une grosse maladie. Plutôt la fécondité du grain de blé qui ne vit pas sa vie en vain. Qui ne donne pas sa vie en vain.

Juste un geste aujourd’hui. Mais qui a sa valeur, qui a son sens, car il pourra être repris, prolongé demain. Il est toujours plus facile d’avancer là où d’autres ont déjà marché. Là où un chemin a été tracé et parcouru. Et cela vaut aussi pour les chemins du cœur : pour la foi, l’espérance et l’amour.

Nous aussi nous marchons sur les chemins tracés par Abraham, Isaac, Jacob, David, Ésaïe, et tant d’autres, dont certains, comme Élie, ont même pu croire qu’il n’y aurait plus personne pour prolonger ce mouvement. Et pourtant …

 

Le Christ dit : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais ceux qui se portent mal. »

 

On rêve de communautés pétantes de santé. Mais peut-être fait-on ainsi fausse route. L’Église n’a pas à se suffire à elle-même, être capable de se prendre en main, assurer son avenir. Non, l’Église vit d’un don qu’elle ne maîtrise pas. Qu’elle ne peut qu’accueillir chaque jour à nouveau, comme les Hébreux récoltant la manne chaque matin.

Notre communauté se sait fragile. Et c’est peut-être sa force. Ne plus pouvoir s’appuyer sur les certitudes d’antan, mais s’en remettre à une promesse dont on ne verra peut-être pas l’accomplissement.

Juste écouter et se réjouir. Et se mettre en marche en oubliant toute projection, tout calcul. Juste espérer aux dimensions de Dieu et de l’éternité. Juste espérer contre toute espérance humaine.

 

Amen