33Écoutez une autre parabole. Il y avait un maître de maison qui planta une vigne. Il l'entoura d'une haie, y creusa un pressoir et y bâtit une tour, puis il la loua à des vignerons et partit en voyage. 34À l'approche des vendanges il envoya ses serviteurs vers les vignerons, pour recevoir les fruits de la vigne. 35Les vignerons prirent ces serviteurs, frappèrent l'un, tuèrent l'autre et lapidèrent le troisième. 36Il envoya encore d'autres serviteurs en plus grand nombre que les premiers ; et les vignerons les traitèrent de la même manière. 37Enfin, il envoya vers eux son fils, en disant : Ils respecteront mon fils. 38Mais, quand les vignerons virent le fils, ils se dirent entre eux : C'est lui l'héritier, venez, tuons-le, et nous aurons son héritage. 39Ils le prirent, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. 40Maintenant, lorsque le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? 41Ils lui répondirent : Il fera périr misérablement ces misérables et il louera la vigne à d'autres vignerons qui lui donneront les fruits en leur saison. 42Jésus leur dit : N'avez-vous jamais lu dans les Écritures: La pierre qu'ont rejetée ceux qui bâtissaient Est devenue la principale, celle de l'angle ; C'est du Seigneur que cela est venu, Et c'est une merveille à nos yeux ? 43C'est pourquoi, je vous le dis, le royaume de Dieu vous sera enlevé et sera donné à une nation qui en produira l
Évangile selon Matthieu 21, 33-43
« Nous aurons son héritage. »
Frères et sœurs,
beaucoup de gens sont mal à l’aise avec la parabole que nous avons entendues. Ils y voient une accusation : les Juifs n’ont pas su accueillir le Messie que Dieu leur a envoyé, et ils méritent bien tout ce qui leur est arrivé par la suite. Quand on voit ce qu’une telle interprétation a causé ou simplement autorisé, c’est atroce. Mieux vaut être prudent, et mettre de côté cette histoire si problématique.
Personnellement, je suis toujours quelque peu soupçonneux, quand on se drape de beaux sentiments pour justifier son comportement. Souvent, en réalité, on se raconte des histoires. On se fait plus beau qu’on ne l’est en réalité. Et on camoufle ainsi d’autres problèmes. D’autres questions.
Au temps où les évangiles ont été rédigés, la séparation Juifs-chrétiens était loin d’être aussi nette qu’elle ne l’est devenue quelques siècles plus tard. Jésus ne s’est jamais proclamé chrétien. Il a participé normalement à la vie de son peuple. Il était avant tout un israélite, un Juif. Avec des propos polémiques, bien sûr. Mais toujours à l’interne. Ce qui change passablement la donne.
Par sa parabole, Jésus ne pointe pas du doigt « les autres », ceux qui sont de l’autre côté de la barrière ou du mur, ceux qui ne sont pas comme nous. Il désigne des notables de ce peuple auquel il appartient. Un peu comme on critique nos autorités : non pas des administrateurs coloniaux venus d’ailleurs, mais ceux à qui nous avons confié la tâche de nous diriger. L’élite que nous avons mise à notre tête.
Le problème pointé par la parabole se retrouve dans toute société ou association humaine. En un mot, il s’agit d’une attitude de possessivité. « J’ai tellement fait pour ce groupe. Il est normal que l’on me remercie, que l’on tienne compte de mon avis, que l’on m’accorde une place particulière. Oui, j’ai consacré tellement de temps, tellement d’énergie à ce mouvement, à cette institution. C’est une partie de ma vie. Impossible que cela prenne un autre chemin que celui que je souhaite. Impossible que je n’en sois pas le chef spirituel, le patriarche. Impossible que je ne m’y sente pas reconnu, approuvé : à la maison, chez moi ! »
La plupart des mouvements de réforme dans l’Église proviennent d’impasses de ce genre dans lesquelles on s’est retrouvé coincé. Une hiérarchie, une structure avec des places d’honneur. Tout un petit jeu qui finit par prendre toute la place. Des médailles pour les bons serviteurs. Des promotions pour récompenser la loyauté. Un petit monde qui vit en vase clos et qui n’a plus d’énergie pour autre chose.
Ce que les vignerons de la parabole ont oublié, ce qu’ils ne veulent surtout pas qu’on leur rappelle, c’est qu’ils sont des mandataires, qu’ils ont un mandat. Ils n’ont pas reçu la vigne pour en faire ce qu’ils veulent, mais pour qu’elle produise du fruit, et qu’elle rapporte à ce propriétaire qui les a embauchés et qui leur paie un salaire.
Et c’est là que la parabole est très actuelle et aussi très désagréable. N’avons-nous pas nous aussi qui nous engageons dans l’Église oublié ce mandat que nous avons reçu et Celui qui nous l’a donné ? N’avons-nous pas nous aussi oublié que nous sommes au service de Quelqu’un, et non pas juste de nos envies et de notre bon plaisir ?
Nous parlons facilement de notre Église, de notre paroisse. En oubliant parfois qu’elles sont d’abord celles du Christ, et que c’est Lui qui doit en être le centre. Non pas un thème à traiter. Mais la source et l’horizon. Le fondement et l’aboutissement. Et aussi tout ce qu’il y a entre ces deux moments : la direction, le contenu, la solidité.
Il est bon de faire mémoire du chemin parcouru, avec les hauts et les bas. Il est bon de rappeler ceux qui ont mis leur cœur, qui ont engagé leur vie pour que l’Église existe et soit belle, même si c’était souvent selon les critères de l’époque.
Mais il ne faut pas que cela nous fasse oublier notre rôle qui est d’écrire aujourd’hui un nouveau chapitre en réponse à l’appel que nous avons reçu. Être fidèle, non pas à ce qui a été construit dans le passé, mais à Celui qui nous demande aujourd’hui de nous mettre en route à Sa suite, à Ses côtés.
L’Église Évangélique-Réformée du Canton de Vaud s’est lancée dans une grande réorganisation sous l’intitulé Église 2029. Nous en avons déjà parlé lors des assemblées de paroisse. Et vous avez pu lire dans le 24Heures et le Réformés différents articles sur cette démarche qui ne fait que commencer. Le chemin va être long, avec beaucoup de séances, beaucoup de discussions, et certainement des désaccords, des disputes, peut-être même quelques clashes.
Les relations à l’État de Vaud, et surtout la subvention que celui-ci alloue à notre institution, ne jouent pas un petit rôle dans tout cela. Au point d’éclipser Celui que, d’après le premier des principes constitutifs, l’Église Évangélique-Réformée du Canton de Vaud a pour seule autorité, à savoir Jésus-Christ, le Fils de Dieu.
Eh oui, la possessivité ! Nous voulons une Église performante et professionnelle financée par l’État. Mais nous ne nous demandons pas si c’est bien cela que le Christ veut pour nous, ici, maintenant.
Je le reconnais : d’un point de vue pratique, la hauteur de mon salaire m’arrange bien, et je serais très heureux que rien ne change à ce niveau jusqu’à mon départ à la retraite. Mais je ne suis pas sûr que cet argument soit important au point d’emporter la décision. Je ne suis pas sûr que la vie de l’Église doive s’organiser à partir de cette question.
Dans la parabole, il y a les vignerons, et il y a le propriétaire, celui qui a donné le mandat. Et il y a encore tous ceux qu’il envoie pour demander qu’on lui donne ce qui lui revient.
On peut se poser la question : quels envoyés le Christ nous envoie-t-il pour que nous lui donnions ce qui Lui revient ? Il est tentant d’imaginer des personnes pleines d’autorité exigeant des comptes, voire des anges étincelants de lumière.
Mais peut-être qu’en réalité ces envoyés venus de Dieu ne payent pas de mine. Peut-être que ce sont tout simplement ces personnes dans le désarroi, la confusion, le désespoir, qui attendent de l’Église une Parole pleine de prévenance, d’humanité, qui les aide à se relever, à avancer.
Eh oui, nous rêvons d’une Église moderne et efficace, reconnue par les puissants et les élites en place. Mais peut-être le Christ nous demande-t-il avant tout de refléter sa douceur et son humilité, et d’être reconnus par les enfants et les fous, par tous les petits de la terre. Alors sachons retenir la leçon, et ne gardons pas juste pour nous les fruits qui ont été cultivés.
Amen