1 Lorsqu’ils approchèrent de Jérusalem, et qu’ils furent arrivés à Bethphagé, vers la montagne des oliviers, Jésus envoya deux disciples, 2en leur disant: Allez au village qui est devant vous; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée, et un ânon avec elle; détachez-les, et amenez-les-moi.
3 Si quelqu’un vous dit quelque chose, vous répondrez: Le Seigneur en a besoin. Et à l’instant il les laissera aller. 4Or, ceci arriva afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par le prophète: 5Dites à la fille de Sion: Voici, ton roi vient à toi, plein de douceur, et monté sur un âne, Sur un ânon, le petit d’une ânesse.
6Les disciples allèrent, et firent ce que Jésus leur avait ordonné. 7Ils amenèrent l’ânesse et l’ânon, mirent sur eux leurs vêtements, et le firent asseoir dessus.
8La plupart des gens de la foule étendirent leurs vêtements sur le chemin; d’autres coupèrent des branches d’arbres, et en jonchèrent la route. 9Ceux qui précédaient et ceux qui suivaient Jésus criaient: Hosanna au Fils de David! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! Hosanna dans les lieux très hauts!
10Lorsqu’il entra dans Jérusalem, toute la ville fut émue, et l’on disait: Qui est celui-ci? 11La foule répondait: C’est Jésus, le prophète, de Nazareth en Galilée.
Évangile selon Matthieu 21, 1-11
« Voici que ton roi vient à toi, plein de douceur. »
Frères et sœurs,
des chants de triomphe, des vêtements jonchant le chemin, et bien sûr des branches que l’on agite. C’est ce que l’on retient habituellement de l’entrée de Jésus à Jérusalem : une ambiance.
Beaucoup de monde. De l’enthousiasme. Une foule en liesse. C’est merveilleux, galvanisant. On en oublierait presque Celui qui est ainsi fêté.
L’adage le dit bien : « Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. » Des masses de gens qui se réjouissent : on aimerait tellement retrouver ça dans notre Église !
Cela happe notre attention. Et tout le reste passe à l’arrière-plan. Tout le reste semble secondaire.
Et c’est une méprise tragique. Car, justement, le reste n’est pas secondaire. Cette foule en fête est là pour que nous nous intéressions à Celui qu’elle célèbre.
Seulement, comme le dit le proverbe chinois, « quand on lui montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ». On entend des chants, des explosions de joie, peut-être même de la musique et des danses, et cela nous suffit. « Un joli moment ! »
La Bible est rarement linéaire, premier degré comme on dit. Elle joue avec les décalages, les dissonances : les apparences y sont souvent trompeuses.
Cette foule en liesse n’accueille pas un général victorieux. Ni non plus une vedette du cinéma ou de la chanson. Ou encore des footballeurs ayant remporté la Ligue des Champions.
Non, toute cette agitation, tout ce raffut marquent la venue d’un roi plein de douceur. Il y a là un contraste déroutant, pour ne pas dire une contradiction.
Un grand rassemblement avec des décibels. Une démonstration de force. Et au cœur de tout cela, un homme qui avance lentement au pas de l’âne sur lequel il est assis.
Un homme qui ne crie pas. Qui ne conteste pas. Qui ne brise pas le roseau froissé. Qui n’étouffe pas le lumignon qui va s’éteindre. Un homme qui dit de lui-même : « Je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29).
J’ai parlé de dissonance. Et c’est bien de cela qu’il s’agit. D’une certaine façon, l’accueil réservé à Jésus aux portes de Jérusalem est parfaitement incongru. À côté de la plaque.
On le sait, les gens aiment se rassembler, se sentir porté par un élan collectif. On va dans les festivals, non pas pour écouter tel ou tel artiste, mais pour se fondre dans une masse qui s’amuse et qui crie.
Et c’est ainsi qu’à Jérusalem, il y a une foule qui crie pour célébrer Celui qui n’élève pas la voix.
Justifier ce comportement n’est pas un problème. On trouve toutes sortes de bonnes raisons.
Jésus comme un crack, tellement plus fort que les autres qu’il n’a pas besoin d’élever la voix pour faire valoir Son autorité. Comme ces grands maîtres en arts martiaux qui imposent le silence d’un seul regard.
Ou bien Jésus comme ce stratège génial qui joue de sa discrétion pour s’approcher ni vu ni connu des lieux de pouvoir et finir par s’asseoir sur le trône.
Oui, Jésus le plus malin ! Jésus le plus fort ! Notre champion ! Le plus grand de tous !
« Voici que ton roi vient à toi, plein de douceur. »
On entend « roi », et on imagine tout de suite la couronne, le palais, le sceptre, la garde d’honneur, les sonneries de trompette, et bien sûr le trône et la salle du trône. Toutes les marques du pouvoir. Toutes les marques de la puissance. Souverain. Chef des armées. Peut-être même, comme en Angleterre, chef de l’Église.
Quelque chose de grandiose, d’impressionnant. Avec juste une petite note pour rendre cette figure moins écrasante : cet homme si important et si haut placé est aussi doté d’une nature agréable, pleine de douceur. Cela le rend plus proche, plus humain.
Voir les choses ainsi, c’est ne rien y comprendre à ce que dit la Bible. La douceur ne vient pas se rajouter à tout le reste, comme une dernière petite touche. C’est elle, et même elle seule, qui fait de Jésus un roi, et même plus le roi suprême, le roi ultime.
Oui, c’est par la douceur qu’il faut commencer. L’hymne de la lettre aux Philippiens le dit bien : la grandeur de Jésus, c’est d’être serviteur, au point de donner sa vie sur la croix. Non pas un passage difficile avant le triomphe de la résurrection et de l’Ascension. Mais le moment de vérité que la résurrection et l’Ascension ne font que confirmer et mettre en lumière.
Tel est le roi qui entre à Jérusalem en ce jour : un homme qui a renoncé à tout ce qu’il avait pour se mettre au service des autres. Un homme qui s’oublie lui-même. Qui ne se soucie ni de sa réputation, ni de sa prospérité, ni de sa santé, ni même de sa vie. Un homme qui se fait tout naturellement marginal et même loser. Parce que la vie ne saurait être compétition, rivalité. Mais qu’elle est désintéressement, amour, don de soi.
« Voici que ton roi vient à toi, plein de douceur. »
Ton roi. Pas ton champion : ton roi ! Un champion, cela s’admire. Mais on peut le faire à distance. Un roi, on lui prête allégeance. On se met à sa suite. On s’engage dans le chemin qu’il trace en l’ouvrant lui-même.
S’émerveiller de la douceur du crucifié, de l’humilité de cet Agneau de Dieu qui n’ouvre pas la bouche alors qu’il est maltraité, c’est une chose. Le célébrer comme son roi et lui prêter allégeance en est une autre.
Le Christ l’a bien dit : « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi » (Jean 15, 20b). Célébrer le Christ Serviteur comme notre roi, c’est marcher dans ses pas et suivre la même route que lui.
« Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? » C’est à cette question que répondent les « Hosanna ! » de ce jour. Ou pour le dire avec la formule traditionnelle des terres vaudoises : « Oui, avec l’aide de Dieu ! »
« Voici que ton roi vient à toi, plein de douceur. »
La douceur face au bourreau est héroïque. Mais on n’est pas que perdant : ça a de la gueule ; ça en jette. Les Églises persécutées ont un attrait que notre institution vieillissante n’a pas.
La douceur face à l’indifférence est plus exigeante qu’on le pense. Il est si facile de tomber dans l’amertume ou le découragement, de baisser les bras.
La douceur n’est pas passivité. Elle est accueil, écoute, disponibilité, attention. Se soucier de ceux qui ne se soucient pas de nous. Aimer ceux qui n’ont pas un regard pour nous. Et aussi prier pour eux.
C’est pour toutes, c’est pour tous que le Christ s’est donné. Son amour embrasse chacune, chacun, le monde entier. Le célébrer comme notre roi, c’est vivre dans ce même esprit là où il nous a placés, c’est-à-dire ici dans cette ville.
« Voici que ton roi vient à toi, plein de douceur. »
Les Églises bondées des Rameaux d’antan ne sont plus qu’un souvenir. Ce n’est plus qu’un petit comité qui est là pour célébrer le roi qui entre à Jérusalem, qui entre dans nos cœurs.
Que notre douceur fasse écho à la sienne : s’oublier soi-même pour ne plus se soucier que de la vie du monde.
Amen