Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi,
et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi;
celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n’est pas digne de moi.
Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera.
Celui qui vous reçoit me reçoit, et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé.
Celui qui reçoit un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète,
et celui qui reçoit un juste en qualité de juste recevra une récompense de juste.
Et quiconque donnera seulement un verre d’eau froide à l’un de ces petits parce qu’il est mon disciple,
je vous le dis en vérité, il ne perdra point sa récompense.
Évangile selon Matthieu 10, 37-42
« Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. »
Frères et sœurs,
cette affirmation est brutale. Comme s’il y avait un choix à faire : d’un côté notre fils, notre fille, nos enfants ; de l’autre Jésus. Et si vous hésitez, si vous accordez la préférence à vos enfants, autant en rester là. « Suivez votre chemin comme bon vous semble. Mais ne vous dites pas chrétien. » La foi ou la famille. On ne peut pas avoir les deux. « C’est lui ou moi ! » « C’est elle ou moi ! » « Je l’ai vu, tu as hésité ! Éliminé ! Va-t’en ! »
On suffoque. On est mal à l’aise. Complètement sous le coup de l’intransigeance de Jésus. Et l’on ne voit pas le petit sourire en coin que, personnellement, je crois deviner sur son visage.
Les oppositions tranchées, c’est un truc bien connu de tous les orateurs. « Vous avez le choix : c’est ou moi, ou le chaos. Vous voulez le chaos ? Non ? Alors votez pour moi. » Les politiciens, les journalistes, les publicitaires ne cessent de jouer de cette astuce. Et ils auraient tort de s’en priver. Cela marche si bien. Tout le monde tombe dans le panneau. « Tout noir. Tout blanc. Vous êtes de quel côté ? »
J’ai parlé de truc, d’astuce. Parce que, la plupart du temps, ce que l’on vous présente comme deux réalités parfaitement symétriques et incompatibles, relèvent de catégories, de niveaux qui n’ont rien à voir. Vous pouvez être pour les mobilités douces sans être pour autant emballés par les trottinettes électriques. Vous pouvez ne pas aimer les graffitis sans être pour autant hostiles à la jeunesse. Vous pouvez douter du bon fonctionnement et de l’efficacité des services sociaux, sans pour autant vouloir priver les plus fragiles de tout soutien.
Oui, il y a un truc. Il y a une astuce. On pourrait même aller jusqu’à parler de manipulation. Mais je ne crois pas que Jésus mange de ce pain-là. Je le vois plutôt joueur. Non pas une pression pour que nous tranchions en sa faveur. Mais plutôt une invitation à réfléchir. Y a-t-il vraiment symétrie, concurrence, incompatibilité entre l’amour que nous avons pour nos enfants et celui que nous avons pour Jésus ? Ou pour le dire autrement : est-ce vraiment de la même façon que nous aimons nos enfants et que nous aimons Jésus ?
L’amour que nous avons pour nos enfants est un amour protecteur. Nous aimerions tellement qu’il ne leur arrive rien de fâcheux ! Et s’ils pouvaient être heureux, cela serait merveilleux ! L’amour que nous avons pour Jésus est différent. Il ne s’agit pas de se soucier et de donner, mais bien plutôt d’accueillir, de se laisser transformer.
Entre ces deux amours, il n’y a pas concurrence, mais bien plutôt complémentarité : en aimant Jésus de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre pensée, nous entrons dans ce monde de la générosité et du don de soi qui va nous aider à aimer encore plus et encore mieux nos proches, et donc aussi nos enfants. Alors qu’en restant bloqué sur les soucis que nous nous faisons pour notre fils, notre fille nous risquons bien plutôt de nous épuiser, et de ne plus être capable de faire quoi que ce soit pour eux.
« Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. »
Digne de qui ? Vous êtes-vous posé la question ? Je crois que, souvent, la voix que l’on entend derrière ces mots n’est pas celle de Jésus, mais plutôt celle de l’autoritarisme. Cette voix qui dit : « Fais tes preuves, et après tu pourras parler ! » La voix du chef qui nous écrase de sa supériorité et de son statut social, en nous invitant à nous la coincer. Jésus parle-t-il vraiment ainsi ? Ou bien, à nouveau, y a-t-il ce sourire en coin ?
Eh oui, de qui s’agit-il d’être digne ? La réponse est simple : de celui que la plupart de ses contemporains voyait comme un doux rêveur à côté de la plaque. Celui dont on se moquait. Celui que l’on prenait de haut. Au moment où Jésus prononce ces mots, il est loin d’avoir le poids et le prestige que lui ont donné deux mille ans de christianisme. Ce qu’il offre à ses disciples, ce ne sont pas des places de choix que le monde leur enviera, mais bien plutôt une étiquette de losers, de ratés.
Oui, il y a de l’ironie dans les propos de Jésus. Et il est bon de le voir. Pour lui répondre, non pas avec la crispation de celui qui a peur d’être puni, mais avec un sourire complice. « Te suivre ? Il y a mieux comme plan de carrière. Et en même temps, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. »
La peur d’être du mauvais côté et d’être puni pour cela, la peur de finir en enfer a accompagné l’Église dès ses premiers pas. Et même si nous ne croyons plus vraiment aux flammes éternelles, cette peur est souvent encore là en filigrane dans notre foi. Ne surtout pas se tromper. Ne surtout pas faire faux. Faire le bon choix.
« Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. »
C’est choquant : Jésus qui veut priver des enfants de l’amour de leur père ou de leur mère ! N’est-ce pourtant pas Lui qui nous a demandé de nous aimer les uns les autres comme Il nous a aimés, et qui s’est Lui-même donné pour chacune et chacun ?
C’est fou comme nous associons Dieu à l’autoritarisme, même le plus borné, même le plus brutal ! Un Jésus vaniteux qui demande qu’on lui lèche les bottes pour ainsi éviter de disparaître de façon malencontreuse.
Et si c’était autre chose qu’il y avait dans ces mots ? Une invitation à la vie, à la joie, à l’amour. Une invitation à sortir de cette inquiétude qui nous ronge si souvent lorsque l’on pense à l’avenir de nos enfants. Oui, lever les yeux, et se lancer à la suite de Jésus. Un geste de confiance qui va donner de la légèreté et aussi du souffle à notre amour pour notre fils, pour notre fille.
Non pas une concurrence, mais un renouvellement. Une vraie conversion. Un changement de regard. Un ressourcement à cet amour de Dieu qui ne cesse jamais de jaillir et de se donner.
« Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. »
Si vous avez des oreilles pour entendre, c’est cela que vous entendrez : « Pour aimer vraiment votre fils et votre fille, de la plus juste des manières, de la plus belle des manières, de la plus intense des manières, commencez tout simplement par m’aimer moi, Jésus, de tout votre cœur, de toute votre âme, de toute votre pensée. Oui, moi, et non un dictateur. Moi qui vous ai aimés, comme le Père m’a aimé. Moi qui me suis venu vers vous pour que vous ayez la vie et que vous l’ayez en abondance. »
Amen