« Or nous savons que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés, selon le dessein qu’il en avait formé. Ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de Son Fils, afin que Celui-ci soit le premier-né d’un grand nombre de frères. Et ceux qu’Il a prédestinés, Il les a aussi appelés ; ceux qu’Il a appelés, Il les a aussi justifiés ; et ceux qu’Il a justifiés, Il les a aussi glorifiés. »
Romains 8, 28-30
« Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu »
Frères et sœurs,
cette semaine, une expression m’est venue pour ce qui m’apparait toujours plus important dans mon ministère : les angles morts.
Le problème avec les angles morts, ce n’est pas juste que l’on ne voit pas quelque chose. C’est que l’on n’est pas conscient de ce que l’on ne voit pas cette chose. Si le coffre de ma voiture est rempli à ras bord de bagages, je suis conscient de ne pas voir ce qui se trouve derrière mon véhicule. Par contre, quand les champs de mes différents rétroviseurs sont parfaitement dégagés, je peux avoir l’illusion de tout voir. Alors qu’un obstacle peut justement se trouver dans un angle mort. Tout près. Et pourtant invisible.
Les angles morts dans la Bible, dans la foi, ce sont tous ces mots que l’on croit comprendre, alors que l’on n’en perçoit pas toute la richesse, toutes les harmoniques, toute la saveur : cette réalité vécue, charnelle qu’ils recouvrent. Je le dis régulièrement, quand cela nous semble clair, évident, c’est peut-être justement le signe qu’il faut s’arrêter, creuser, méditer, et ainsi découvrir ce qui nous avait échappé. Ce qui était dans l’angle mort.
« Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu »
Cette affirmation de l’apôtre Paul est bien connue. Elle se trouve au cœur de la première réponse du Catéchisme d’Heidelberg, ce texte essentiel pour notre tradition réformée.
J’ai bien sûr déjà prêché sur cette parole. Mais en préparant ce culte, une question m’est venue à l’esprit qui jusque-là ne m’avait jamais effleuré : « Qu’est-ce que c’est ce bien auquel toutes choses concourent ? »
Bien sûr, on peut se contenter de rester dans le vague : « Quoi qu’il nous arrive, cela va dans le bon sens, et cela, même quand on a l’impression que ce n’est pas le cas. »
Personnellement, il me semble qu’il vaut la peine d’aller plus loin et de creuser. Parce qu’en réalité, on ne reste jamais vraiment dans le vague. On a toujours déjà une idée de ce dont il est question.
Si l’on demande aux gens quel bien on peut leur souhaiter, ils répondront la plupart du temps un bon salaire, de bons revenus, une bonne santé, et aussi du bon temps. Un idéal petit-bourgeois lié au monde marchand qui a peu à peu imposé son monopole dans le monde.
La réussite personnelle. La prospérité. Les loisirs. Des catégories qui ont fini par déteindre sur la vision que nous nous faisons de l’éternité, du Royaume de Dieu. L’éternité comme bien-être. Une stabilité, une sécurité parfaite. Avec aussi tout ce qu’il faut pour se distraire.
« Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu »
Une question m’est venue à l’esprit : l’apôtre parle-t-il vraiment d’un bien lié à une personne précise et qui varierait d’un individu à un autre, selon les compétences ou les mérites ? Un peu comme cet argent bien placé qui rapporte en toute circonstance, mais bien sûr, en proportion de la somme que vous avez investie. Vous aimez Dieu un peu, cela rapporte un peu. Vous aimez Dieu beaucoup, cela rapporte beaucoup.
Le bien suprême comme mon succès, ma prospérité, quand d’autres à côté s’en tirent moins bien, voire nettement moins bien ? Pour moi ça ne joue pas. Déjà sur terre, ces inégalités ne sont pas acceptables. Et tous les arguments pour les justifier sonnent faux. Alors au ciel ? Dans l’éternité ? Dans le Royaume de Dieu ? Pour moi, ça ne peut pas être ça, la réalité ultime de Dieu. Son Esprit qui remplit la terre comme l’eau recouvre le fond des océans.
Le bien suprême, il ne se compartimente pas. Le bien suprême, ce n’est pas une rente pour ceux qui ont bien mené leur affaire. Ce sont des cieux renouvelés au-dessus d’une terre renouvelée où la justice habite.
Dans le ciel, il n’y a pas mon bien et ton bien qui peuvent s’opposer ou se contredire. Mon bien, ton bien, le bien de tous, le bien des animaux, le bien des forêts, le bien des rochers, le bien des rivières, c’est un seul et même bien. Donc, c’est clair : mon bien, c’est le bien de tous. Ou alors cela ne mérite pas le nom de « bien ».
Et c’est à ce bien-là, le bien de tout ce qui existe, que toutes choses concourent. L’affirmation semble folle. Tant de choses nous éloignent de ce bien : les guerres, la violence, les maladies. La liste est très longue.
Mais peut-être est-ce à nouveau notre idéal petit-bourgeois qui parle : le Royaume de Dieu comme un séjour dans une station thermale où l’on peut se reposer, se détendre, se faire plaisir, en prenant soin de soi.
On oublie que notre paix et notre confort se paient par des guerres et de grandes injustices ailleurs dans le monde, mais bien sûr loin de nos regards. Vous savez : les angles morts.
Être rattrapés par les crises, comme nous le sommes en ce moment, n’est pas forcément un mal. Cela nous oblige à affronter les problèmes, et à chercher des solutions non seulement pour nous et notre bien-être, mais bien pour celui de tous : les ouvriers en Inde, en Chine, au Bangladesh ; ces enfants qui travaillent et qui meurent dans les mines au Congo ou en Amérique latine pour que nous ayons les métaux rares nécessaires à nos smartphones ; et aussi la nature, tous ces êtres vivants que nous détruisons pour avoir toujours plus à consommer.
« Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu »
Je suis frappé de l’énergie que nous mettons pour ne surtout pas changer certaines habitudes, déplacer certaines balises. Tout bouge. Mais pour certaines questions, on ne saurait imaginer autre chose que le statu quo. Prolonger à tout prix ce à quoi l’on est habitué. Surtout pas de remise en question.
La voiture individuelle avec la liberté qu’elle apporte. Les vols en avion pour aller au soleil. L’année rythmée par des week-ends, des congés, des vacances. Avec aussi, avec l’âge, les passages à l’hôpital pour remplacer les pièces défectueuses.
Des acquis, dira-t-on. En refusant de voir que cela a un coût pour d’autres. Et que cela donc ne saurait être vraiment un bien. Puisque ce n’est pas le bien de tous.
« Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu »
Ce que nous appelons « crise » est aussi ce qui permet de faire un pas dans la bonne direction. Un rééquilibrage du commerce mondial sera désagréable pour ceux qui profitent du système actuel, donc aussi pour nous. Mais c’est aussi ce qui permet une plus grande justice. N’est-ce donc pas aussi un bien pour nous ?
Notre Église, elle, est tétanisée à l’idée que l’État puisse réduire son soutien financier. Mais ne serait-ce pas l’occasion de retrouver la liberté des enfants de Dieu et d’être vraiment les disciples de Celui qui est le Chemin, la Vérité et la Vie, mais qui n’a pas une pierre pour poser sa tête ?
« Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu »
Ce que l’apôtre dit ici, c’est que la venue du Royaume ne dépend pas de nos envies et de nos craintes. Le Royaume est ici qui pousse. Il est enfoui dans le champ de ce monde, comme le trésor de la parabole. Ce n’est pas un projet à construire. Il s’agit juste de le voir. De le découvrir même là où on ne l’attend pas. Et surtout de nous réjouir de ce qu’il soit là. Toujours plus là.
Amen