Ne les craignez donc point ; car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni rien de secret qui ne doive être connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour ; et ce que vous entendez à l’oreille, prêchez-le sur les toits.
Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme. Craignez plutôt Celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne. Deux passereaux ne se vendent-ils pas un sou ? Et il n’en tombe pas un à terre à l’insu de votre Père ! Les cheveux même de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc rien ; vous valez mieux que beaucoup de passereaux.
C’est pourquoi quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai moi aussi devant mon Père qui est dans les cieux. Mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai moi aussi, devant mon Père qui est dans les cieux.
Évangile selon Matthieu 10, 26-33
« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme.
Craignez plutôt Celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne. »
Frères et sœurs,
le corps et l’âme comme deux entités séparées, cela semble dépassé. Nous savons bien que cette division est artificielle et que nous formons un tout. Bien des douleurs physiques ont des causes psychiques. On parle de maladies psychosomatiques. L’inverse se constate également : des dépressions causées par des douleurs chroniques. Le psychisme est solidaire du corporel. L’âme n’est pas un oiseau en cage, retrouvant sa liberté une fois le corps détruit. C’est ensemble que l’âme et le corps meurent. Et nous le croyons, c’est aussi ensemble qu’ils ressusciteront. Nous le disons bien dans le Symbole des apôtres : « Je crois […] la résurrection de la chair. »
« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme.
Craignez plutôt Celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne. »
Notre grand problème en lisant la Bible, c’est que nous ne comprenons plus la poésie. Nous voulons un langage précis, technique. Celui des modes d’emploi, qui permet d’avoir les choses bien en main.
Mais Jésus n’est pas en train de donner un cours de médecine. Le corps et l’âme sont des images qui dépassent la réalité simple d’un individu. Le corps, c’est le contenant ; l’âme, le contenu. On peut aussi parler du cadre et de ce qui s’y joue. Des conditions extérieures et de ce qui s’y passe. Et cette division-là fait parfaitement sens.
Nous nous soucions beaucoup de ces conditions-cadre, que cela soit notre santé physique et aussi psychique, de notre aisance matérielle, de notre environnement qui doit être le plus agréable possible. Et souvent, cela nous absorbe à un tel point que nous ne passons pas à l’étape suivante : nous nous soucions beaucoup moins de la vie à mener dans ce cadre.
Des années en nombre et si possible sans maladie. Du confort, du bien-être, du plaisir. Lors des entretiens de service funèbre, il n’est pas rare qu’il faille insister pour dépasser ce seul bilan et retrouver la personne qui a vécu tout cela, le cœur qui a battu tout au long de ce parcours.
« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme.
Craignez plutôt Celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne. »
Jésus le dit bien, on a peur de la maladie, des difficultés matérielles, de tout ce qui affecte notre cadre de vie. C’est naturel. Le problème, c’est que l’on n’a pas peur de vivre à vide, de n’être qu’un consommateur, un touriste traversant sa vie en car climatisé. Accumulant les plaisirs comme d’autres les points Cumulus. Mais sans rien apporter. Sans laisser de trace. Sans avoir jamais exposé son cœur. Sans avoir jamais prononcé une parole personnelle, une parole qui engage.
« Craignez plutôt Celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne. »
Il est facile de comprendre cette parole de travers : « Si vous ne pensez qu’à vos plaisirs, vous allez être punis : Dieu va vous jeter en enfer. Vous devriez trembler à cette idée ! » La peur est mauvaise conseillère. Et Jésus ne nous engage pas à la laisser guider notre vie. La question est bien plus du niveau que l’on prend au sérieux : juste les conditions cadre, ou bien aussi et surtout ce niveau de l’âme, c’est-à-dire de la foi, de l’espérance et de l’amour, ce niveau qui permet à des personnes de vivre comme au ciel au cœur même de la maladie et de l’oppression. Alors que ceux qui négligent cette dimension se retrouvent en enfer au cœur même de l’abondance matérielle et d’une vie de plaisirs sans fin. Les pages people ne cessent de parler des malheurs de ces vedettes qui ont semble-t-il tout ce qu’il faut pour être heureuses, mais qui ne le sont pas.
« Craignez plutôt Celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne. »
L’idée de punition est profondément ancrée dans notre cœur. Avec aussi l’idée de quelqu’un qui punit. Avec une part d’arbitraire. Alors mieux vaut être dans ses petits papiers, et ainsi éviter une sanction trop sévère.
En réalité, cette sanction, c’est nous qui nous l’infligeons à nous-mêmes quand nous ne sommes pas attentifs à ce qui est vraiment important et qui nous est répété à longueur de pages dans la Bible.
Nous nous croyons souvent si malins ! Nous croyons pouvoir nous passer de Dieu, de Son amour, de Sa Parole, et obtenir le paradis sur terre par nos seuls efforts. Et nous n’aboutissons jamais qu’à une parodie : un décor de carton-pâte, mais sans souffle, sans âme, sans cœur qui l’habite. Cette société de consommation où tout est à portée de main, mais où rien n’a de saveur. Parce que l’on prend au lieu d’accueillir. Juste la rapacité, et non l’émerveillement, et non la gratitude.
« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme.
Craignez plutôt Celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne. »
Cette lecture n’a rien à voir avec le dimanche des Réfugiés. C’est l’Évangile du 12e dimanche du temps ordinaire. Mais elle apporte un éclairage judicieux sur cette question.
On évoque souvent les dangers auxquels ces personnes cherchent à échapper : la guerre, la torture, la violence policière, et aussi la faim, la misère. Tout ce qui rend la vie impossible. Tout ce qui met à mal le corps et le fait périr. Heureusement, dans notre pays, il n’y a rien de tout ça. Alors nous pouvons offrir un refuge à ceux qui fuient ces menaces. Juste un geste de bonne volonté. Et il n’y aura plus de problème. Tout est bien qui finit bien.
Seulement, ce n’est pas aussi simple. Il y a le corps. Mais l’âme aussi a ses besoins. L’âme aussi fait entendre sa voix. Les médias rapportent régulièrement des explosions de violence de demandeurs d’asile souffrant de troubles psychiques. On attribue ces troubles à ce que ces personnes ont vécu dans leurs pays ou dans leur périple pour atteindre l’Europe. Mais peut-être est-ce se dédouaner un peu rapidement. Par certains aspects, la Suisse est un paradis. Mais elle n’est pas que cela. Les relations peuvent sembler distantes. Peu de disponibilité. Peu de proximité. Les liens familiaux aussi sont passablement distendus. Beaucoup d’indépendance, mais aussi de solitude. On décide, on maîtrise. Mais personne à qui remettre ce qui pèse. Personne non plus de qui recevoir sa vie. Qui lève encore les yeux vers le ciel ?
Beaucoup de nos concitoyens aussi en souffrent. Il y en a même tellement que les psychologues n’arrivent pas à suivre. Où fuir loin de cela ? Où se réfugier ? Il vaut la peine de se poser la question. Non pas pour nier la détresse de ceux qui frappent à notre porte. Mais pour ne pas fermer les yeux sur ces autres détresses face auxquelles nous sommes trop souvent impuissants.
« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme.
Craignez plutôt Celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne. »
Dans ces mots, Jésus évoque le recours que nous avons : Celui qui peut nous sauver de nous-mêmes, Celui qui veut nous sauver de nous-mêmes. Eh oui, à trop vouloir sauver le monde, nous oublions parfois notre besoin de secours, de soutien. Et pourtant, Il est bien vivant, Celui qui peut sauver, renouveler, et l’âme et le corps. À Lui soit la gloire, maintenant et toujours.
Amen