« Aucun de nous ne vit pour soi-même, et aucun de nous ne meurt pour soi-même. »
Frères et sœurs,
vous connaissez ma ritournelle : les apparences sont souvent trompeuses. La constatation semble légère. Il n’y a qu’à gratter un peu et l’on retrouvera la réalité.
Seulement il arrive que ces apparences nous induisent vraiment lourdement en erreur. Nous sommes sûrs d’avoir parfaitement saisi de quoi il retourne. Alors qu’en réalité nous comprenons de travers. Et ce n’est pas qu’un problème intellectuel, un jeu d’idées, de représentations. C’est parfois notre rapport au monde et aux autres qui est engagé et qui est ainsi faussé. Toute notre manière de vivre.
« Aucun de nous ne vit pour soi-même […], si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur. »
Le passage de l’épître est parfaitement équilibré. Il y a un parallèle. Une symétrie. D’un côté, « vivre pour soi-même ». De l’autre, « vivre pour le Seigneur ». Du point de vue de la construction du texte, c’est parfait. C’est percutant. Cela marque. On retient sans problème.
Seulement cette belle structure risque de masquer ce dont il est question en réalité. « Vivre pour soi-même », « vivre pour le Seigneur », cela donne l’impression que l’on fait la même chose en changeant juste de destinataire. Et cela donne aussi l’impression que l’important dans tout cela, c’est ce que, nous, nous faisons. Car c’est nous qui vivons. Et le Seigneur, Lui, Il ne fait que regarder. À suivre la formulation, on a l’impression qu’il est totalement passif. Peut-être même inerte. Juste un objet pour lequel nous nous démenons.
« Vivre pour soi-même » / « vivre pour le Seigneur » : ce qui ne saute pas aux yeux, mais qu’il est essentiel de comprendre, c’est que dans les deux cas, « vivre pour » ne recouvre absolument pas la même réalité. Tout simplement parce que le Seigneur a son existence propre, sa densité, sa vie. Et cela, à un niveau incroyable. Et cela change tout.
Le Seigneur est vivant. Nous le proclamons à Pâques : « Il est vraiment ressuscité ». Non pas juste ces signes auxquels les médecins s’attachent : le cœur qui bat, une activité du cerveau. La vie qui l’anime, c’est autre chose. C’est cette vie qui nous fait nous sentir vivant : l’amour, la joie, un élan, de l’envie, célébrer, créer. Tout ce qui donne des couleurs, de la saveur à l’existence. Et cela, à un niveau incroyablement intense : inédit.
Une formulation traditionnelle nous fait répéter que le Christ s’est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant. Et nous en déduisons une immobilité. Le Christ posé à jamais sur son trône. Vivant peut-être, mais statufié. Pétrifié. Un peu comme ces animaux empaillés que l’on voit dans les musées.
« Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur. »
Parfois, pour bien comprendre ce qui est dit, il ne faut pas avoir peur de jouer avec les mots, de les bousculer un peu. La parole est vivante, et elle nous veut vivants. Non pas juste des machines dans lesquelles on va insérer un code. La fantaisie fait partie de ce Souffle que Dieu a mis en nous : du mouvement, de la légèreté, avec aussi une part d’imprévisibilité. Pourquoi devrions-nous l’enfermer dans un réduit au moment d’écouter la Parole ?
Prenez cette affirmation : « Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ». Pour bien comprendre la réalité derrière ces mots, peut-être vaut-il la peine d’opérer un basculement, un changement de perspective. Non pas : « Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur », mais plutôt : « Si le Seigneur vit, si le Seigneur est vivant, c’est pour nous qu’Il vit, c’est pour nous qu’Il est vivant. Pour que nous soyons portés, transformés, élargis, augmentés par Sa vie. »
C’est cela qu’il faut entendre : si nous vivons pour le Seigneur, notre vie tout entière est bouleversée par la présence du Seigneur, par Son rayonnement, par Sa vitalité, par Son action en nous et dans le monde !
Il ne s’agit pas d’aller montrer la liste de nos Bonnes Actions au chef scout pour qu’il les valide et nous donne un badge. Si nous vivons pour le Seigneur, le mouvement ne va pas prioritairement de nous vers le Seigneur. Il va avant tout du Seigneur vers nous.
Bien sûr, le mot « Seigneur » pose souvent problème. L’apôtre dit : « Car c’est pour être le Seigneur des morts et des vivants que Christ est mort et qu’il a repris vie. » Et nous voyons tout de suite le trône, avec le Christ assis dessus, et à ses pieds la foule de tous les humains de tous les temps attendant d’être fixés sur leur sort.
Le Christ l’a pourtant bien dit et montré aux apôtres : pour lui, être leur Seigneur, ce n’est pas les rabaisser et les traiter en objets ; être leur Seigneur, c’est leur laver les pieds.
N’oubliez pas cette intention au cœur de l’Évangile : si le Seigneur est vivant, c’est pour nous qu’Il est vivant. Le Christ éternel, l’alpha et l’oméga, ce n’est pas un être démesurément loin de nous, à des années-lumière de notre réalité. Le Christ éternel, l’alpha et l’oméga, c’est depuis toujours et à jamais Celui qui nous lave les pieds. Celui qui montre sa seigneurie en se faisant serviteur, notre serviteur. En partageant avec nous Sa lumière, Sa joie, Son amour, Sa vie.
La parabole du serviteur impitoyable ne nous présente pas d’abord un scandale, mais avant tout un drame. Un homme tellement enfermé dans une logique comptable qu’il n’a vu dans l’effacement de sa dette qu’une question de chiffres, et qu’il n’a pas vu le geste de bonté, de bienveillance à son égard qu’il y avait là. Que quelqu’un avait été touché par sa détresse. Que quelqu’un s’était senti solidaire. Que quelqu’un l’avait rejoint pour le relever.
Il est si facile de vivre ainsi sa vie. Une suite de problèmes techniques, avec des chiffres, des entrées, des sorties, des budgets que l’on s’efforce d’équilibrer. On ferme un dossier. On en ouvre un autre. Notre rangée de classeurs fédéraux où tout est bien répertorié, bien à sa place.
7En effet, aucun de nous ne vit pour soi-même et personne ne meurt pour soi-même. 8Car, si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur : soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur. 9Car c'est pour être Seigneur des morts et des vivants que Christ est mort et qu'il a repris vie.
Romains 14, 7-9
« Aucun de nous ne vit pour soi-même […], si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur. »
Il est facile de s’enfermer dans ses problèmes, quand on croit que l’on reste seul face à l’existence et aux défis qui apparaissent sur notre route. Vivre pour soi-même, ce n’est pas la sinécure que certains imaginent et que de nombreux prédicateurs dénoncent. C’est une vie de solitude et d’isolement. Une vie aussi où tout repose sur nos épaules. Une vie où les problèmes à résoudre finissent pas occuper tout l’horizon.
Vivre pour le Seigneur, vivre avec le Seigneur, savoir, et même sentir, que si le Seigneur est vivant à jamais d’une vie infinie, c’est pour nous qu’Il l’est, cela change tout.
Bien sûr, on ne va pas jeter nos classeurs fédéraux et arrêter de payer les factures. Mais le centre de gravité de notre vie se déplace ailleurs. Et l’horizon s’en trouvé dégagé. Notre vie cesse d’être étriquée. Elle prend les dimensions de Celui qui vient nous relever et nous transformer. Une tout autre portée.
On ne vit plus alors dans l’inquiétude du moment. On respire aux dimensions de l’infini, de l’éternité. On fait corps avec Celui qui vit à jamais. Et à travers Lui on fait aussi corps avec tous ceux qu’Il embrasse dans Son amour, avec toute la Création.
C’est bien d’une bénédiction que l’apôtre parle. Oui, « Aucun de nous ne vit pour soi-même […], si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur. »
Amen